POINT DE VUE

Lactalis : "tout pour défrayer la chronique"

Pr Gilles Pialoux

Auteurs et déclarations

15 février 2018

Le blog du Pr Gilles Pialoux – Infectiologue

Bonjour, Gilles Pialoux – Je suis Professeur de maladies infectieuses à l’université Paris Sorbonne et aussi à l’hôpital Tenon, à Paris. Je suis très heureux de vous retrouver sur Medscape pour ce blog, qui est entièrement dédié aux actualités sur les salmonelles.

Il y a une actualité plus bruyante que l’autre — c’est, évidemment, l’affaire Lactalis, qui est actuellement du domaine de la justice, mais on en abordera les aspects médicaux.

Salmonelles : des résistances liées aux antibiotiques présents dans l’alimentation

Mais, il y a aussi un peu d’histoire sur les salmonelles, puisqu’un article du Lancet Infectious Diseases publié par l’Institut Pasteur a étudié l’existence de mutations de résistance dans 288 isolats [1].

Ces isolats remontent à très loin — et pour certains, des années 50 — et sur 11 isolats sur les 288, c’est-à-dire 4 %, il a été retrouvé des mutations de résistance à l’ampicilline par acquisition de différents gènes de bêta-lactamase, donc, donnant des résistances de classe, notamment le gène bla TEM-1, qui est un gène qui a été retrouvé dans des souches de salmonelle datant des années 50 – de 1959, en France, pour certaines d’entre elles, et même deux en Tunisie, en 1960.

Pourquoi cela dépasse clairement le problème de l’histoire de la médecine et, plus précisément, des bactéries ?

C’est que dans les années 50-60, il n’y avait pas de commercialisation de cet antibiotique à visée humaine et que c’est uniquement les faibles doses de pénicilline qui étaient utilisées dans l’alimentation qui ont, donc, induit des mutations de résistance chez les souches circulantes de salmonelle de l’époque.

Dans l’éditorial qui accompagne cet article de l’équipe pastorienne, trois chercheurs de l’Institut de Médecine Tropicale d’Anvers soulignent la problématique de l’utilisation de nombreux antibiotiques préventifs.

L’utilisation d’antibiotiques pour le bétail dans une perspective préventive de l’alimentation a considérablement diminué suite aux règlements internationaux. Mais, elle existe encore, notamment, dans les pays et dans les économies émergentes des pays du sud.

Comme le disent les éditorialistes, il est important d’avoir une vision globale de la santé qui inclut cette dimension-là.  Cette dimension a été abordée, par effraction, lors des États généraux de l’alimentation, qui avaient été voulus par le président Macron, et qui se sont déroulés aussi en novembre dernier, à Paris. Et le ministre de l’Agriculture avait même dit, je cite, qu’il fallait « prendre en compte l’alimentation comme déterminant majeur de la santé. »

Malheureusement, la fin de ces États généraux a coïncidé avec le début de l’affaire Lactalis, le plus gros industriel français producteur de lait et, notamment, de lait infantile.

Retour sur l’affaire Lactalis

La découverte de salmonelle Salmonella enteritica de sérotype Agona, qui est très rare, moins de 5 % des isolats en France, dans un certain nombre de laits infantiles a conduit à l’affaire que vous connaissez et sur laquelle la justice tranchera avec, notamment, la fermeture définitive d’une partie de l’usine de Craon en Mayenne où étaient fabriqués ces laits maternisés [2,3].

Cette histoire a tout pour défrayer la chronique — on y retrouve les différents ingrédients : d’abord un énorme conglomérat agroalimentaire, qui pesait en 2013 16 milliards d’euros, 61 000 employés, qui est, en fait, le premier groupe laitier mondial, le premier fromager français et le 15e groupe agroalimentaire au monde, ce qui est, effectivement, assez édifiant.

Deuxième élément : on a un patron au goût de secret qui a été beaucoup évoqué dans la presse, une salmonelle très particulière, donc Salmonella Agona, qui représente autour de 0,5 % des cas humains, mais que l’on retrouve très clairement dans les publications, dans les volailles, les porcins, les bovins, les animaux à sang froid, aussi, puisque c’est la grande mode — les serpents, par exemple, qui sont dans des aquariums, mais aussi dans l’alimentation pour animaux.

Manifestement, la santé a été convoquée dans ce scandale, puisque les contrôles réalisés par deux vagues successives par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, la DGCCRF, a révélé que malgré l’ordre de rapatriement des lots suspects, on en avait retrouvé dans des grandes surfaces, mais aussi dans des hôpitaux et dans des crèches, ce qui rajoute une dimension au scandale.

En fait, le dernier point qui est assez spectaculaire, c’est que si l’on regarde PubMed, on aperçoit qu’en 2005, une équipe de l’INVS avec Cécile Brouard comme premier auteur, a publié sur deux pics épidémiques de la même Salmonella Agona liés à des laits infantiles avec une firme qui, depuis, est rentrée, précisément, dans le giron du groupe Lactalis [4].

Rajoutez à cela une association de parents de victimes qui est particulièrement active et qui a beaucoup appris des précédents scandales sanitaires et vous avez de quoi, effectivement, faire un scandale dont on n’a pas fini de parler.

Peut-être qu’un jour, à l’image de Contagion, le film qui a surfé sur la peur du SRAS et du H5N1, on aura un film qui s’appellera Lactalion, tant les éléments disponibles à ce jour tiennent, effectivement, à la fois de la santé publique, mais aussi du polar économico-sanitaire.

Voilà. Je vous remercie.

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