L’âge du chirurgien pose-t-il problème en France ?

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

19 décembre 2017

Dr Philippe Cuq

Toulouse, France – Alors qu’Etats-Unis, la question de l’évaluation des compétences des chirurgiens les plus âgés se pose de façon récurrente [1] (voir notre article). Qu’en est-il chez nous ? Le point de vue du Dr Philippe Cuq, chirurgien vasculaire (Toulouse), président de l'Union des Chirurgiens De France (UCDF) et co-président du syndicat LE BLOC.

34 126 PH à la retraite d’ici 2020

Si la question du vieillissement des chirurgiens en exercice ne se pose pas aujourd’hui en France de la même façon qu’aux Etats-Unis où les systèmes de santé d’une part, de retraite, d’autre part, sont très différents, nous ne nous sommes pas pour autant à l’abri de difficultés démographiques en matière de personnel médical au cours des 10 prochaines années.

Si l’on s’en tient au secteur public, selon les estimations du Centre National de Gestion (CNG), ce sont 34 126 praticiens hospitaliers temps présents, soit 31 % du corps des PH de la fonction publique, qui partiront à la retraite d’ici 2020 – dont 34% en chirurgie [2].

Ces difficultés démographiques prochaines ont d’ailleurs conduit le gouvernement à prendre plusieurs mesures « visant à absorber ce choc démographique dans les établissements publics de santé afin de garantir le maintien d’une prise en charge de qualité » [2]. La prolongation d’activité jusqu’à 70 ans en est une (voir encadré).

 

Limite d’âge dans la fonction publique : 72 ans

Pour répondre à la fois à la pénurie de mains d'œuvre dans les hôpitaux publics et réduire le recours onéreux aux médecins intérimaires, le gouvernement a trouvé la parade : prolonger l’activité jusqu’à l’âge de 70 ans pour les PH nés à compter du 1er janvier 1955.

La prolongation d’activité repose sur une démarche volontaire du praticien. Sur demande du praticien avec certificat médical d’aptitude physique et mentale, la décision est prise par le directeur général du Centre national de gestion (CNG) après avis motivés du chef de pôle, du président de la commission médicale d’établissement et du directeur [2].

Cette mesure est complémentaire de l’article 142 portant la limite d’âge à 72 ans dans le cadre d’un cumul emploi-retraite.

Un chirurgien en libéral exerce généralement jusqu’à 65/67 ans

En ce qui concerne les chirurgiens libéraux, la question de l’exercice à des âges avancés pourrait se poser car « il n’y a pas de limite fixée par la Caisse d’autonome de retraite des médecins de France (CARMF), explique le Dr Philippe Cuq, chirurgien vasculaire (Toulouse) à Medscape édition française. En théorie donc, toutes les possibilités de départ à la retraite peuvent exister. Mais en pratique, hors problème de santé, un chirurgien en libéral exerce généralement jusqu’à 65/67 ans ». Ce qui correspond à l’âge où il bénéficie d’une retraite à temps plein (voir encadré ci-dessous). 

« Bien sûr, se pose toujours la question de savoir si à 65 ans un chirurgien a toute sa forme physique et psychique pour pouvoir exercer, ajoute le Président de l'Union des Chirurgiens De France (UCDF) et co-président du BLOC qui, à l’instar de la conclusion de l’article américain [1] (voir aussi Jusqu’à quel âge un chirurgien peut-il opérer ?), estime « que l’âge en soi ne présente aucun caractère spécifique permettant de définir l’arrêt de la pratique. Certains chirurgiens sont malades à 45 ans et d’autres sont en pleine forme à 65. La décision est individuelle et doit tenir compte de l’état physique, ajoute-t-il, et de l’énergie de chacun. Elle dépend aussi du domaine dans lequel le chirurgien exerce, tous ne sont pas équivalents en termes de concentration, de fatigue, de risque vital ».

Pour les médecins libéraux nés après 1955, la date d’ouverture des droits à la retraite (au plus tôt est fixée à 62 ans, la date de départ à la retraite à taux plein (quel que soit le nombre de trimestres cotisés) à 67 ans ( source CARMF).

Plusieurs niveaux de régulation : contrat d’exercice, RCP et accréditation

Pour autant, afin de garantir la sécurité de leur pratique à tout âge, « les chirurgiens exerçant en France sont confrontés à deux niveaux de contrôle : le contrat d’exercice qui les lie à un établissement, celui-ci pouvant être à durée déterminée, et la responsabilité civile professionnelle obligatoire (assurance) avec déclaration des sinistres » précise le chirurgien toulousain. Enfin, s’ils ne sont pas astreints à une certification à l’américaine, les médecins exerçants dans des spécialités dites « à risque », comme la chirurgie, au sein d’un établissement de santé public ou privé, sont incités à se faire « accréditer » (voir encadré ci-dessous).

« Un médecin engagé dans la procédure d’accréditation doit déclarer, auprès d’un organisme agréé par la Haute Autorité de santé (HAS), chaque événement indésirable lié aux soins qui survient dans sa pratique, puis analyser ces événements et mettre en œuvre les recommandations qui découlent de cette mauvaise expérience, selon un mode calqué sur le modèle aéronautique. Parallèlement, une évaluation de ses «connaissances» est effectuée par l’organisme » explique le Dr Cuq.

L’accréditation, pour qui, pour quoi ?

L’accréditation concerne les médecins exerçant une spécialité ou une activité dite « à risques» en établissement de santé, à savoir les spécialités de gynécologie-obstétrique, d’anesthésie-réanimation, de chirurgie, les spécialités interventionnelles ainsi que les activités d’échographie obstétricale, de réanimation ou de soins intensifs [3]. L’accréditation constitue une méthode de DPC, elle contribue à la procédure de certification des établissements de santé et participe au développement d’une culture de sécurité. Elle est délivrée par la HAS au bout de douze mois pour la première accréditation, puis tous les quatre ans, les médecins n’étant pas accrédités à vie.

Pour les médecins libéraux concernés, une demande d’accréditation peut d’ailleurs permettre d’accéder à une aide financière de l’Assurance maladie pour la souscription de la prime d’assurance en responsabilité civile professionnelle (RCP).

Chirurgien : une profession usante

D’une façon générale, ainsi que le fait remarquer le Dr Cuq, les spécialités exigeantes, comme la chirurgie, ne sont pas très compatibles avec une prolongation excessive. L’activité est en effet usante comme en témoigne l’âge moyen de décès d’un chirurgien qui est de 73 ans (contre 82 ans pour un médecin) [4].

En plus des consultations, des visites des patients, des réunions de dossiers et de concertation multidisciplinaire, le chirurgien effectue des actes opératoires soit programmés soit en urgence. Autant de tâches qui allongent considérablement son temps de travail (en moyenne 10 à 11 heures par jour et 60 heures par semaine sans les gardes ou astreintes) et participent largement au stress de cette profession, aggravé par la judiciarisation en augmentation constante, comme le rappelle un rapport de l’Académie nationale de Chirurgie [4].

« Nous sommes confrontés à la mort, à la douleur, aux hémorragies de nos patients, sans compter les réveils nocturnes, les maux de dos, etc. Etre chirurgien demande un équilibre physique et psychique au-delà de la moyenne. En raison de la dureté du métier, dès qu’un chirurgien libéral peut s’arrêter, il s’arrête » confirme le chirurgien vasculaire.

 
L’âge moyen de décès d’un chirurgien qui est de 73 ans (contre 82 ans pour un médecin).
 

« Donc, selon moi, la question du risque de santé publique lié à l’âge des chirurgiens n’a pas lieu d’être en France, conclut le Dr Cuq. Il existe, en revanche, d’autres anomalies majeures, comme des chirurgiens qui exercent alors qu’ils n’ont pas de diplôme, un sujet extrêmement plus préoccupant pour la santé des français. »

 

 

 

 

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