Enquête de l’ISNI sur le sexisme à l’hôpital : le poids des chiffres

Jean-Bernard Gervais

Auteurs et déclarations

21 novembre 2017

Paris, France — Étrangement, il y a peu d’études sur le sexisme pendant les études médicales, publié ces dernières années (voir encadré). L’enquête menée par l’intersyndicale nationale des internes (ISNI), qui a bénéficié d’une large couverture médiatique, est donc un document exceptionnel. « La présence du sexisme au travail est un élément important dans le mécanisme du plafond de verre, avec un accès plus difficile aux postes à haute responsabilité dans les milieux médicaux… le sexisme a également un impact négatif sur le bien-être des personnes qui en sont les cibles », rappelle en introduction l’SNI. Le syndicat étudiant, via cette enquête poursuit trois objectifs : définir le sexisme, comprendre son impact, proposer des actions de lutte.

Sexisme : sujet tabou en France ?

Peu d’enquêtes ont été menées sur le sexisme dans le milieu médical, au-delà des études médicales. Patrick Pelloux, en 2011, dans un numéro de la Revue La règle du jeu, écrivait : « s’il fallait retenir une profession où le sexisme est patent, c’est sans nul doute la formation et l’exercice de la médecine. Il suffit d’aller faire un tour à l’Académie de médecine où se retrouvent tous les professeurs de médecine, retraités ou non, pour voir et entendre très peu de femmes ! » Il poursuit plus loin : « les seules études sur le harcèlement sexuel à l’hôpital sont américaines et britanniques […] L’étude est accablante : les étudiants victimes de ces harcèlements sont plus sujets aux dépressions et à boire pour oublier. » L’ouvrage Omerta à l’hôpital du Dr Valérie Auslender recense une enquête nationale réalisée en 2013 [1], qui fait état de 4% d’étudiants victimes de harcèlement sexuel. Enfin, Martin Winckler, dans son essai Les Brutes en Blanc, évoque à de nombreuses reprises le sexisme, mais aussi le racisme, qui a cours dans les milieux médicaux. Alors que les études anglo-saxonnes sur le sujet – citées par l’Isni – ne manquent pas [2].

Harcèlement sexuel : 8,6% des internes en sont victimes

Pour ce faire, les internes ont été sollicités afin de remplir un questionnaire en ligne entre le 2 septembre et le 16 octobre 2017. Au final, l’ISNI a collecté 2946 réponses d’internes en médecine, dont 732 réponses d’hommes. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 8,6% des internes auraient été victimes de harcèlement sexuel, dont 6,6% l’ont déclaré. Au-delà du harcèlement, 34% des répondants disent avoir été victimes d’attitudes connotées au moins une fois.

Le harcèlement sexuel revêt divers comportements : pour 50% des internes, il se manifeste sous la forme de gestes non désirés, pour 15% ce sont des contacts physiques non désirés, pour 9% une simulation d’actes sexuels, pour 14% une demande insistante d’acte sexuel, pour 12% un chantage à connotation sexuelle.

Qui sont les auteurs de ces actes ? Majoritairement, le médecin supérieur hiérarchique (48%), parmi lesquels on compte 10% de chefs de service. Arrivent ensuite les confrères sans supériorité hiérarchique (28%), le patient ou la famille du patient (9%), le personnel soignant (15%). Une procédure juridique est initiée dans seulement 0,15% des cas. Pour un tiers de ces cas, il n’y a pas non plus de verbalisation.

Sexisme au bloc opératoire

Le sexisme au quotidien est une réalité vécue par 47% des sondés. Il est partagé par 60,8% des femmes, et 7,2% des hommes. Comme pour le harcèlement, ce sont les supérieurs hiérarchiques qui en sont majoritairement les coupables (37%), suivis par le personnel soignant (33%), les internes (16%), et le patient ou la famille (14%). Ce sexisme au quotidien se retrouve avant tout au bloc opératoire (24,80%), ou lors d’une visite hospitalière (22,20%). Selon l’ISNI ce sexisme au quotidien a une influence significative sur la carrière des internes. « On observe une différence significative de l’accès à des postes de recherche pour les internes victimes de sexisme », relate l’enquête. Sans pour autant avancer de statistiques, ni de mesures de cette discrimination à la promotion.

Les patients participent également à ce sexisme au quotidien : « Après s’être présenté, avoir expliqué au patient sa pathologie et l’avoir examiné ; le patient va demander à  voir le médecin dans 7,1% des cas s’il s’agit d’un interne homme contre 60,60% des cas s’il s’agit d’une interne femme (différence significative) », relève l’enquête.

Dix propositions

Pour lutter contre ce sexisme et ce harcèlement hospitalier, l’ISNI propose dix mesures :

1/ Organiser une campagne nationale de sensibilisation au harcèlement sexuel au travail avec un volet spécifique pour les hôpitaux ;

2/ Créer un outil de signalement anonyme via une application ;

3/ Accompagner gratuitement les victimes pour effectuer les procédures judiciaires ;

4/ Mettre en place des enquêtes régionales, locales et nationales pour briser le tabou du sexisme ;

5/ Lancer une campagne de sensibilisation ;

6/ Faire en sorte que la maternité n’influe pas sur le déroulement de carrière ;

7/ Mise en place d’enseignements contre toute discrimination tout au long de la scolarité ;

8/ Lancer une campagne de réflexion sur la normalisation de l’accès aux postes hospitalo-universitaires et aux postes à responsabilité ;

9/ Mettre en place un mentoring ;

10/ Instaurer un espace d’échanges pour proposer des actions et lutter contre le sexisme.

 

Si la ministre de la Santé Agnès Buzyn a remercié l’ISNI dans un tweet d’avoir mené cette enquête, elle n’a pas pour autant donné suite à ces dix propositions. Elle a tout juste évoqué « l’amorce d’une prise de conscience collective ».

 

 

 

 

 

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