Dépression, comportements autodestructeurs et suicide des médecins : témoignages

Dr Pamela L. Wible

4 septembre 2017

Dans cet article

3. Chercher du soutien parmi ses pairs

Bien que de nombreux médecins échangent avec leur famille et leurs amis, la forme la plus courante de soutien professionnel consiste à se plaindre auprès de ses pairs en ligne et au travail. « Mes amis et moi faisions les tests PHQ-9 [Patient Health Questionnaire] en ligne qui montraient que nous étions sévèrement déprimés, puis on riait avant de retourner travailler », déclare le Dr Shola Shade Ezeokoli.

En revanche, certains médecins déprimés cherchent réellement des soins appropriés auprès de leur médecin traitant, de leur psychiatre ou d’un thérapeute. Pour que les rendez-vous ne soient pas mentionnés dans leur dossier médical, certains utilisent des noms faux, payent en espèces et renouvellent leur traitement en dehors de leur ville pour s’affranchir des enquêtes du Conseil de l’Ordre et éviter les collègues du coin (tout cela pour des raisons de confidentialité). Les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) semblent être les médicaments les plus populaires pour traiter la dépression chez les médecins.

« Pendant mon internat, je me suis rendu compte que 75% de mes co-internes étaient sous ISRS ou d'autres antidépresseurs juste pour pouvoir tenir le coup, parce que c’est vraiment terrible, témoigne le Dr Joel Cooper. La dépression, ou tout du moins un état permanent de déprime, est plus ou moins la norme pendant les études de médecine, et notamment l’internat. C’est vraiment étonnant que plus de médecins ne meurent pas par suicide lorsqu’ils traversent ce long processus long, dur et sans empathie aucune ».

75% de mes co-internes étaient sous ISRS ou d'autres antidépresseurs juste pour pouvoir tenir le coup.
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Si les médecins se noient dans les médicaments, c’est notamment pour éviter d'être dirigé vers un « programme médical de santé » ( Physician Health Program ou PHP, programme de prise en charge destiné aux médecins souffrant d’une addiction qui leur évite un signalement aux instances ordinales -- NDLT ). « Mon responsable a suggéré que je me m’adresse au PHP », dit Adam, « alors j'ai appelé (et je n'ai pas donné mon nom) et j'ai été choqué de voir à quel point ils ont été incapables de m’aider. Ils m’ont décrit le processus, qui retarderait le retour au travail. Je serais obligé de me conformer à des années de surveillance et de payer pour de multiples évaluations et des dépistages de drogues intempestifs (même si je n'ai pas de problème de substance.) Je suis peut-être malade mentalement, mais je ne suis pas fou ! Ça m’a semblé être punitif et adapté aux docs accros, sans rien à offrir à tous les autres » [3].

En raison de la nature punitive de ces programmes de traitement des médecins, comme les PHP, et de la prévalence des questions intrusives sur la santé mentale et de l’impact que cela peut avoir sur le droit d’exercer et les demandes d'accréditation pour les assurances, de nombreux médecins ne vont pas au-devant des soins dont ils auraient besoin.

C’est vraiment étonnant que plus de médecins ne meurent pas par suicide lorsqu’ils traversent ce long processus long, dur et sans empathie aucune.

Autodestruction

Quand les médecins portent atteinte à eux-mêmes, cela peut prendre la forme de schémas de pensée autodestructeurs, de dépendances, et même aller jusqu’au suicide. Boire après le travail est, par exemple, une pratique courante chez les médecins déprimés et peut rapidement devenir une habitude dangereuse. Un médecin, nommé Paula, a témoigné [4]:

« Récemment, j'ai reconnu les signes et cela m'a surpris – si un verre de vin peut calmer les fins de journée où s’entremêlent patients et familles difficiles, attentes irréalistes en termes d'espérance de vie, conséquences de la maladie et revendications culturelles, alors deux verres feront encore mieux! Quand j’ai compris que je commençais à anticiper ce «verre-ami» qui m'attendait à la fin d’une journée du type «remplis ce document correctement si tu ne veux pas être poursuivi», j’ai brusquement laissé tomber tout ça pour un thé chaud et un jus d'orange. Très honnêtement, cela m'a fait peur de voir à quel point l'alcool avait aussi facilement calmé les choses sans poser aucune question, et aussi de voir à quel point une justification s’est imposée sans problème. Alors que vous ne pensez pas que cela puisse vous arriver... »

Très honnêtement, cela m'a fait peur de voir à quel point l'alcool avait aussi facilement calmé les choses sans poser aucune question.

Les comportements autodestructeurs peuvent également inclure des relations extraconjugales, garder des scalpels sous la main, stocker des médicaments ou s’acheter une arme. Certains deviennent inattentifs et cessent de regarder dans les deux sens avant de traverser la rue. Ce qu'on peut appeler une tentative de suicide « accidentellement volontaire (accidentally on purpose) ». Ceux qui échouent à s’autodétruire – comme traitement de première ligne contre leur dépression – finissent parfois par prendre soin d’eux-mêmes, puis requièrent l'aide professionnelle à un médecin.

D'autres se « confortent » dans leur comportement suicidaire. « Au cours des 7 dernières années, j'ai eu des comportements suicidaires à multiples reprises », affirme un médecin appelé Mike. « D'une manière étrange, c’était devenu l'un des rares domaines/états stables où je sentais que j'exerçais un certain degré de contrôle et d'autonomie. Je pense que ce que j’ai ressenti à ce moment allait bien au-delà de la « dépression clinique ». C'est l'épuisement total de mon humanité ».

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Conclusion

Malheureusement, de nombreux médecins ne soignent pas ou peu leur dépression par peur de se mettre en quête d’un traitement dans un environnement qui stigmatise et punit les médecins présentant des troubles psys. En fait, beaucoup de médecins connaissent une dépression liée à leur travail, et ceux qui ont des facteurs de risque intrinsèque [comme ceux décrits en début d’article] sont plus à risque que la population générale, en raison du don de soi considérable que requiert la profession de médecin.

Ce que j’ai ressenti à ce moment allait bien au-delà de la « dépression clinique ». C'est l'épuisement total de mon humanité.

L’article original a été publié sur Medscape édition internationale le 11 mai 2017. Traduit de l’anglais et adapté par Stéphanie Lavaud.

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