Psychiatrie : quand le remède était pire que le mal

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

20 février 2017

Qui dit choc dit électrochoc…

PL - L’utilisation de l’électricité dans le traitement des maladies mentales est assez ancienne puisque déjà, en Egypte, on utilisait des poissons-torpilles pour provoquer des décharges curatives. Mais c’est à l’italien Cerletti que revient l’idée – après avoir vu la technique d’électrocution sur des porcs destinés à l’abattoir –, d’utiliser une stimulation électrique pour déclencher des crises convulsivantes. Le neuropsychiatre italien réalisa en 1938 le premier électrochoc sur l’un de ses patients schizophrènes – et non consentants. Les résultats furent spectaculaires et on prétend encore que la moitié des patients promis à un internement définitif sortirent sans délai des hôpitaux psychiatriques. Rapidement, les psychiatres se rendirent compte que c’était – et c’est toujours – dans les formes gravissimes de dépression que l’on obtenait les meilleurs résultats et non dans les cas de schizophrénies. Une fois de plus, une théorie totalement fausse dans ses fondements (l’épilepsie guérit la folie) s’est avérée capable d’engendrer, par le plus grand des hasards, une méthode efficace pour soigner la dépression.

 
Une fois de plus, une théorie totalement fausse dans ses fondements s’est avérée capable d’engendrer, par le plus grand des hasards, une méthode efficace pour soigner la dépression.
 

Que se passe-t-il quand la/le politique s’empare de la psychiatrie ?

PL - Lorsque le monde politique s’empare de la psychiatrie et que les psychiatres ne prennent pas les armes, on en arrive à des désastres car le fou, l’aliéné (l’autre étymologiquement) est souvent considéré – et utilisé – comme bouc émissaire dans les périodes de crise. La seconde guerre mondiale en donne un triste exemple. En Allemagne, les psychiatres – les médecins les plus impliqués dans l’activisme nazi (voir encadré ci-dessous) – ont fait stériliser 400 000 malades mentaux et ont laissé exterminer 250 000 personnes enfermées dans les asiles allemands, dont 70 000 ont été gazées. La France ne fait pas mieux. Car si aucun programme d’eugénisme n’est officiellement mis en place, une volonté masquée d’hygiénisme se fait sentir lorsque le gouvernement demande que l’on rationne les malades internés laissant près de 50 000 pensionnaires mourir de faim. A l’époque, la plupart des psychiatres français ne se sont pas insurgés contre ces mesures, et aujourd’hui encore, beaucoup sont dans le déni de l’intentionnalité dans cet épisode.

La psychiatrie au temps du nazisme

« On peut se demander comment des hommes bien élevés, souvent cultivés, ont pu se soumettre à des ordres criminels et les exécuter sans honte ni culpabilité » s’interroge Boris Cyrulnik dans le chapitre du livre* consacré à « La psychiatrie au temps du nazisme ».

Voici sa réponse : « L’explication par le fanatisme et le sadisme qui vient en tête est finalement une cause assez rare. C’est plutôt la pensée paresseuse, celle qui nous invite, pour notre plus grand confort, à réciter ce que récite notre aimable voisin afin de se sentir en communion intellectuelle avec notre chef vénéré. Cette attitude intellectuelle consiste à juger sans faire l’effort de s’informer. Réciter tous ensemble, marcher au pas côte à côte crée un agréable sentiment de force, de sécurité et même de conviction puisqu’on s’entraîne à ne pas mettre en doute la vérité du chef. La soumission de la pensée donne des certitudes tranquillisantes. »

Les régimes totalitaires ont aussi utilisé la psychiatrie à des fins punitives…

PL - En URSS, on considérait comme fou celui qui s’opposait aux décisions du chef vénéré. La psychiatrie punitive fut un système utilisé pour emprisonner les dissidents dans les hôpitaux psychiatriques (souvent des annexes aux prisons) sous prétexte de « schizophrénie torpide ». Une pathologie sans aucun symptôme (pas de délire, pas de persécution, pas de discordance), si ce n’est celui de ne pas être d’accord avec les théories du chef.

Aujourd’hui encore, y a-t-il des raisons de s’inquiéter ?

PL - J’ai visité des « services » en Chine ou en Afrique où les conditions de vie sont, pour le moins, « difficiles ». Et dans l’avenir, avec les présidents Trump, Poutine, Erdogan au pouvoir, il y a de quoi être très inquiet pour les plus faibles, et notamment les malades psychiatriques. Au-delà de l’aspect politique, on n’est pas à l’abri de nouvelles idées folles. Obtenir assez de preuves avant de généraliser une technique donne une certaine garantie, si ce n’est qu’il faut parfois 10 ou 20 ans pour se rendre compte du problème.

 

Déclaration d’intérêt : le Dr Patrick Lemoine est psychiatre, professeur associé à l’Université de Pékin. Il a publié près d’une trentaine d’ouvrages, parmi lesquels Le Mystère du Placebo.
*La folle histoire des idées folles en psychiatrie, sous la direction de Boris Cyrulnik et Patrick Lemoine, avec Philippe Brenot, Patrick Clervoy, Philippe Courtet, Saïda Douki Dedieu, Serge Erlinger, André Giordan, Jacques Hochmann, Hager Karray, Pierre Lamothe, François Lupu. Ed. Odile Jacob, 2016, 275 p, 24,90 €.

 

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