POINT DE VUE

Diaboliser les graisses ou les sucres ajoutés ? La réaction du Dr Hansel

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

28 septembre 2016

Paris, France – Dans un article du JAMA Internal Medicine, trois chercheurs viennent de révéler comment, dans les années 1950/60, l’industrie sucrière américaine, au travers de la Sugar Research Foundation, a exercé des pressions et soudoyé des chercheurs dans le but de minimiser les effets délétères des sucres ajoutés sur les maladies cardiovasculaires, tout en faisant porter le chapeau aux graisses ( voir notre article). Le débat est-il toujours d’actualité ? Que préconisent aujourd’hui les experts ? Nous avons demandé l’avis du Dr Boris Hansel (Hôpital Bichat, Paris), blogueur sur les sujets d’endocrinologie et nutrition pour Medscape édition française.

A voir aussi : le fructose est-il dangereux ?

Dans une interview filmée pour Medscape édition française, le Pr Luc Tappy, médecin endocrinologue et professeur de physiologie à l’Université de Lausanne (Suisse), fait le point sur le métabolisme du fructose et répond, en s’appuyant sur les études les plus récentes, à la question de la dangerosité du sucre pour la santé via son action sur la résistance à l’insuline et le métabolisme des lipides.

Medscape édition française : Il y a quelques années encore, les graisses étaient diabolisées et le sucre épargné. Où en est-on aujourd’hui de cette vision manichéenne ?

Dr Boris Hansel : Aujourd’hui, la vision est différente, ce n’est plus un nutriment qui est visé. On ne considère pas, non plus, qu’il existe un aliment optimal pour la majorité de la population.

L’idéal nutritionnel qui prédomine désormais, c’est de se rapprocher du modèle méditerranéen qui n’exclut pas les graisses mais en favorise certains types plutôt que d’autres (huile d’olive, oléagineux). On peut considérer qu’il y a eu un rééquilibrage sucre/graisses en faveur de ces dernières. L’idée est de ne pas trop diminuer l’apport lipidique – et ce d’autant qu’en nutrition, quand on diminue un type d’apports (les graisses, par exemple), on en augmente un autre –, mais de préférer les « bonnes » matières grasses.

Quant aux glucides, ils ne sont pas réduits au minimum, mais mieux vaut les choisir peu raffinés, donc associés à des fibres et à des micronutriments, et préférer les produits céréaliers bruts et les légumineuses (haricots, lentilles...) aux sucres ajoutés (sucrose, fructose) dans les produits transformés. Les boissons sucrées sont à éviter.

Pourquoi le grand public a-t-il l’impression que la « vérité » en matière de nutrition change continuellement ?

BH : Le public perçoit souvent la nutrition comme une science sans vérité. Cette perception est certainement due au traitement médiatique des études scientifiques portant sur les relations entre l’alimentation et la santé. Dès qu’un travail qui touche à la vie quotidienne du public est publié, des conclusions pratiques en sont extraites de façon hâtive. On annonce facilement que tel aliment protège contre telle maladie. Quand une nouvelle étude nuance voire contredit cette information, le public non averti comprend que la vérité précédente est remise en question et finit par se sentir perdu au fil du temps. Il faut comprendre que le niveau de preuve que l’on peut atteindre en nutrition est forcément inférieur à celui du médicament, car le double aveugle n’existe pratiquement jamais. Certaines vérités ne peuvent être établies qu’à l’issue de nombreuses études complémentaires. Si l’on prend l’exemple de la diète méditerranéenne, c’est l’ensemble des données disponibles qui suggèrent fortement son intérêt. Et pas simplement telle ou telle étude isolée sur des aliments en particulier.

Les auteurs du JAMA évoquent les pressions d’un lobby agro-industriel. Est-ce que cela a encore cours aujourd’hui ? Le ressentez-vous ?

BH : Dire qu’il y a des lobbies, des intérêts industriels, oui, certainement… Même si je n’en subis pas la pression à titre personnel. Il m’arrive d’être sollicité mais je refuse tout ce qui ne va pas dans le sens des recommandations officielles en matière de nutrition. Certaines publications sont certainement orientées par les intérêts de certains lobbies. Et c’est notre rôle, en tant que spécialistes de la nutrition, de savoir les analyser avant d’en tirer des conclusions. Je considère que les professionnels du domaine ont suffisamment de connaissances pour juger les discours excessifs dans un sens ou dans l’autre. Le grand public, quant à lui, subit le tapage médiatique parfois sans rapport avec les vérités scientifiques. Certains médias ont besoin de nouveautés, de mettre en valeur des opinions claires, tranchées, voire extrémistes. C’est pour cela que certains discours pilotés par des lobbies peuvent gagner du terrain, tout simplement parce que ce sont des discours simples, accessibles aux non spécialistes.

Déclaration d’intérêt : le Dr Boris Hansel n’a actuellement aucun lien avec l’industrie agro-alimentaire.
En 2004, il a été investigateur pour l’étude Danacol (Danone).
Antérieurement, il a participé à des ateliers de formation en diététique des médecins et diététiciens pour Unilever et Lesieur.
Actuellement, il participe à l’élaboration d’un programme d’apprentissage et d’éducation thérapeutique Sanofi/AMGEN.

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