Qui fixe le prix des médicaments ? L’éclairage du Pr Durand-Zaleski

Vincent Bargoin

Auteurs et déclarations

19 juillet 2016

Dans cet article

Des décisions politiques

Puisque la rationalité médico-économique du choix, étalonnée en QALYs, n’est jamais qu’un critère parmi d’autres, quoique le plus officiel, comment se décident les équilibres ?

Un rapport de la Banque Mondiale de 2003, synthétisée dans une publication de 2006, insiste sur l’existence, en matière de prix de médicaments comme en tout autre domaine économique, d’une propension de tous les acteurs à rechercher une rente dans leur activité [2].

Le constat est celui de « décideurs qui divergent encore fréquemment des principes de l’évaluation économique lorsqu’il faut définir des priorités », écrivent les auteurs du papier.

La conclusion, elle, est en faveur de « bénéfices potentiellement plus importants de modèles intégrant des concepts tels que le bulletin de vote et les groupes de pression, que d’efforts supplémentaires pour affiner encore les techniques de l’évaluation économique ».

Le politique ? « Son objectif est simple », ironise le Pr Durand-Zaleski : « maximiser ses chances d’être réélu ».

Au passage, « avec la santé, ce n’est pas facile puisque 80% de la population va bien ». Et le Pr Durand-Zaleski de poursuivre : « ce qui est donc intelligent, politiquement, c’est de faire du dépistage, car il s’adresse à beaucoup plus d’électeurs. La maladie doit faire peur ; ainsi la plan Cancer de Chirac, et le plan Alzheimer de Sarkozy ».

Ce n’est d’ailleurs « pas immoral », poursuit-elle. « Les politiques sont élus pour contrebalancer ce que feraient les technocrates ».

A côté, il y a les lobbies en santé. Eux, cherchent à maximiser leur audience et leurs adhérents. « C’est très explicite sur le site de AIDES. Au départ, il s’agissait des homosexuels et du VIH. Maintenant, l’association s’adresse à tout le monde et à tous les virus », explique le Pr Durand-Zaleski. Et encore une fois, « c’est normal ».

Le rôle des administrations. Vaste programme, puisque « chaque administration a sa stratégie et cherche, elle aussi, à maximiser son budget et son influence », ce qui a généralement pour résultat « le surcoût, la surqualité, et la sous-quantité ».

Enfin le professionnel de santé. Maximisation toujours, mais il s’agit cette fois de son revenu, « ce qui explique un certain nombre de comportements. Il y aurait des livres à écrire sur les effets de la T2A ».

« Toute décision est un débat entre ces partenaires. Parfois c’est l’un qui gagne, parfois c’est un autre ». Mais la rationalité économique n’y est souvent pas pour grand-chose.

Un exemple ? Au Royaume-Uni, pays dont on connait la rigueur (affichée) face aux dépenses de santé, le NICE a évalué les anti-angiogéniques. En 2004, « le discours était : ça marche, mais on ne peut pas se les payer ».

En 2008, les associations de patients montent au créneau, le Times s’y met, et le NICE doit rétropédaler, mais sans perdre l’équilibre. Pour sauver les apparences, on imagine le rationnel suivant : lorsque le patient a moins de 2 ans d’espérance de vie, et qu’un traitement allonge celle-ci d’au moins 3 mois, chaque mois gagné compte double. Rapporter le gain de survie à l’espérance de vie a effectivement sa logique. Et comme Pfizer consent à une remise de 20% sur le sunitinib (Sutent®), les anti-angiogéniques rejoignent le côté clair de la force.

Comme quoi, il n’est de seuil avec lequel on ne puisse s’arranger quand c’est politiquement nécessaire.

Au-delà des équations technocratiques, des réalités humaines que l’on qualifie de politiques gardent le dernier mot. « Et c’est très bien ainsi », a conclu le Pr Durand-Zaleski. On peut entendre cette conclusion comme une recommandation sur les moyens, donnée à ceux, nombreux, qui voudraient faire baisser les prix des anticancéreux pour les rendre compatibles avec un système de soins qui appartient à tous.

La déclaration publique d’intérêts du Pr Durand-Zaleski figure sur transparence.sante.gouv.

REFERENCES :

  1. Durand-Zaleski I. Les thérapeutiques en oncologie : quel coût pour la société dans l’avenir ? Congrès de la Société Française du Cancer. Paris, 30 juin 2016.

  2. Goddard M, Hauck K, Preker A et coll.Priority setting in health – a political economy perspective. Health Economics, Policy and Law 2006 ; Vol 1 (01), pp 79-90.

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