Que faire face à une suspicion d’embrigadement djihadiste chez un adolescent?

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

7 mars 2016

Paris, France – Alors que l’anthropologue Dounia Bouzar, spécialiste de la « déradicalisation » des jeunes embrigadés par des extrémistes musulmans, vient tout juste d’annoncer la fin du Centre de Prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI) pour protester contre la déchéance de nationalité (voir encadré ci-dessous), nous avons demandé à un autre spécialiste des sectes et de la « déradicalisation », le Dr Serge Hefez, psychiatre/psychanalyste comment faire face à une suspicion d’embrigadement djihadiste chez un jeune.

D. Bouzar annonce la fin du CPDSI pour protester contre la déchéance de nationalité
Selon un communiqué publié sur son site le 11 février 2016, le CPDSI rend officiel sa décision de ne pas accepter la reconduction tacite son contrat avec l’Etat. L’association estime que « la loi sur la déchéance de nationalité crée un contexte politique défavorable à l’entreprise pédagogique et scientifique pour prévenir la radicalisation. » Le CPDSI sera dissout au Printemps.

Selon journal Le Monde , Dounia Bouzar « va reprendre ses recherches avec les familles au sein des réalités de terrain et construire une école de déradicalisation, afin que le plus de citoyens possible puissent se former et se perfectionner sur le sujet. »

De leur côté, les pouvoirs publics pourraient lancer un appel d’offres pour trouver de nouveaux intervenants, selon Libération,

D’après le quotidien, concernant les quelque 771 jeunes suivis en 2015 par le centre, le relais sera transmis aux préfectures.

Dr Serge Hefez

Medscape, édition française : Comment repérer un adolescent embrigadé ou en cours de radicalisation ?

Dr Serge Hefez : Cela n’est pas toujours évident car il y a toutes les gradations possibles entre une conviction salafiste quiétiste ou plus combative, et un engagement djihadiste.

En outre, les signes de l’embrigadement ne sont pas forcément très spécifiques. Il s’agit d’un adolescent qui change de comportement, qui s’isole de son groupe d’amis, qui ne pratique plus de sport ou de loisirs, qui change de tenue vestimentaire.

L’un des problèmes est que ces jeunes sont très clivés. La partie qui adhère à cette vision djihadiste est très secrète et cachée à leur entourage. Les parents peuvent croire que leur enfant est en train de travailler alors qu’il se connecte à des sites d’une violence terrible. Les recruteurs apprennent aux jeunes à se méfier totalement de leur entourage, à faire semblant, à tenir des discours rassurants…

Au final, un engagement religieux nouveau (port d’un foulard, nourriture halal…) associé à une rupture par rapport au groupe sont des signes qui demandent à ce que l’on explore ce qui se passe.

Quels sont les principaux profils psychologiques de ces jeunes ?

Il y a des portraits extrêmement différents. Il y a ceux qui expriment leur révolte adolescente de cette façon. Ils auraient tout aussi bien pu l’exprimer par de l’anorexie, de la toxicomanie, des passages à l’acte divers, des automutilations…Il s’agit de toute la psychopathologie adolescente habituelle.

Ces jeunes-là sont embrigadés parce qu’il y a des recruteurs très efficaces sur le net qui savent repérer ces malaises.

A côté de cela, il y a les profils plus délinquants, plus psychopathes. Ce sont plutôt des garçons qui cherchent le combat, les prises de risque maximum, qui ont quelque chose d’assez perturbé au niveau de l’empathie.

Je vois aussi bien des jeunes filles, premières de la classe qui voulaient être médecin ou infirmière et qui partent pour des raisons humanitaires comme des adolescents plus habitués aux passages à l’acte et aux prises de risque qui cherchent un statut, un pouvoir.

Dans tous les cas, ce sont des jeunes qui se sentent en rupture ou en révolte. Ils sont dans un processus de désaffiliation par rapport à leur milieu habituel, à commencer par leur famille. Ils cherchent à se ré-affilier ailleurs, à d’autres valeurs, à d’autres groupes.

Profil des jeunes désembrigadés par le CPDSI en 2015
L’année dernière, 234 jeunes ont été suivis en désembrigadement par le CPDSI : quelques chiffres

- Genre : 160 filles et 74 garçons.

- Age : Garçons 14 à 30 ans ; Filles 12 à 28 ans.

- Classe sociale : moyenne (48%), populaire (42%), supérieure (10%).

- Pas d’histoire migratoire récente pour environ 80% des filles et des garçons.

- Conviction autodéclarée : Près de 50% de familles de référence athée, 30% de référence catholique, entre 15 et 20 % de référence musulmane et le reste d’autres confessions (juive, bouddhiste, orthodoxes…).

- Trois premiers motifs de l’engagement chez les filles :

>Recherche de protection (prince, héros, famille de substitution sacrée) 63% ;

>Se sentir utiles en sauvant les enfants gazés par Bachar el Assad (16%) ;

>Mourir au Sham (la « grande Syrie », l’équivalent pour l’Islam d’une terre sainte) pour sauver 70 personnes (10%).

- Trois premiers motifs de l’engagement chez les garçons :

>Recherche d’aventures et d’une communauté de substitution noble (56%) ;

> Recherche de la toute-puissance et éliminer tous ceux qui ne font pas allégeance à Daesh (17%) ;

>Mourir au Sham pour sauver 70 personnes (15%).

- Avant le désembrigadement : près de 50 % ont fréquenté un groupe ou un discours internet dit salafiste, 40 % aucun groupe religieux, 10% une mosquée.

Y-a-t-il des facteurs de vulnérabilité ?

Tout se passe dans un contexte sociétal qui fait le lit de ce type d’embrigadement. Mais, sur le plan individuel, on a beaucoup parlé de la perte de l’autorité paternelle, des pères absents, des mères un peu trop intrusives. On retrouve peut-être plus ces situations qu’ailleurs mais elles ne sont pas très spécifiques. Elles existent dans toute la psychopathologie adolescente.

En revanche, je commence à me rendre compte qu’il y a une proportion très importante d’abus sexuels chez les garçons comme chez les filles. Cela n’est pas non plus très spécifique puisqu’on les retrouve souvent dans la psychopathologie de l’adolescent. Mais tout de même, j’ai beaucoup de situations avec des abus sexuels sévères. Il s’agit, peut-être, d’un facteur supplémentaire perturbateur de l’épanouissement et de l’image de soi.

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