Phagothérapie : du tourisme médical en Géorgie à la production industrielle

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

26 février 2016

Paris, France — Depuis plusieurs années, la résistance aux antibiotiques et l’absence de développement de nouveaux traitements contre les infections bactériennes sont responsables d’un nombre grandissant d’impasses thérapeutiques.

Selon l'Institut national de veille sanitaire (InVS),12 500 décès ont été imputés à l'antibiorésistance en France en 2012 [1].

Face à ce constat, la phagothérapie, l’utilisation de virus s’attaquant spécifiquement à certaines bactéries, suscite un regain d’intérêt.

En témoigne un colloque organisé mi-février à l’Assemblée Nationale en présence de scientifiques, de médecins, de vétérinaires, de représentants de l'ANSM, de l'AFSA, de l'OMS et de l'Institut Pasteur [2].

Son objet : discuter des moyens de passer à un développement de la phagothérapie à grande échelle, répondant aux standards de bonnes pratiques de fabrication (BPF), selon un cadre réglementaire adapté.

Retour vers le passé
Les bactériophages ont été découverts pendant la première guerre mondiale. On doit leur première utilisation thérapeutique au français Félix d’Hérelle qui guérit un premier patient de la dysenterie en août 1919. La phagothérapie se propage alors à à travers le monde mais elle est détrônée par l’antibiothérapie après la seconde guerre mondiale et tombe peu à peu dans l’oubli en Europe de l’Ouest, notamment.

Alors que les bactériophages n’ont jamais cessé d’être utilisés en Russie et en Géorgie, leur utilisation est quasi-inexistante en Europe en raison de l’absence d’autorisations de mise sur le marché.

Aujourd’hui, un nombre croissant de patients se rendent en Géorgie, au centre de phagothérapie de Tbilissi, pour recevoir un traitement et reviennent militer en faveur de la phagothérapie.

Mais, ce tourisme médical « ne peut être recommandé et ne doit pas perdurer », souligne un communiqué signé de l’association d’experts en infectiologie GEEPhage et du parti Verts/Alliance Libre Européenne.

Deux principaux obstacles à un développement à grande échelle

 
Les phages sont des biomédicaments qui posent des problèmes de production, de reproductibilité et de stabilité -- le Dr Caroline Semaille
 

Plusieurs problèmes freinent le développement à grande échelle de la phagothérapie. L’absence de financements nécessaires à la réalisation de grands essais randomisés en est un. L’industrie pharmaceutique habituellement instigatrice de tels essais se désintéresse du problème en raison du caractère non brevetable, et donc, non rentable de la commercialisation d’un bactériophage (un produit de la nature ne peut être breveté).

Aussi, l’absence de cadre réglementaire adapté à la fabrication et à la commercialisation de ces biomédicaments complexifie encore la situation. Aujourd’hui, un médicament doit être conforme à une réglementation stricte qui impose une chaîne de production contrôlée et autorisée par les agences du médicament (EMA et ANSM). Or, « les phages sont des biomédicaments qui posent des problèmes de production, de reproductibilité et de stabilité », souligne le Dr Caroline Semaille, médecin épidémiologiste, directrice des médicaments anti-infectieux à l'ANSM.

Enfin, le problème de financement est d’autant plus important que l’absence de développement des antibactériens au cours de 20 dernières années a mené à une perte d’expertise dans le domaine de l’évaluation des antibactériens.

« Aujourd’hui, il n’existe quasiment aucune structure, université ou hôpital encore capable d’évaluer des agents antibactériens sur des modèles animaux. Il faut tout reprendre à zéro », souligne Jérôme Gabard, PDG de Pherecydes Pharma, société de biotechnologies spécialisé dans les bactériophages.

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