POINT DE VUE

Le Dr Musso, en Polynésie, avait lancé l’alerte sur le Zika

Dr Isabelle Catala

Auteurs et déclarations

3 février 2016

Dr Didier Musso

Papeete, Polynésie -- Comme nous le mentionnions dans notre précédent article, dès 2013, le Dr Didier Musso avait publié, avec son équipe, des données sur l’épidémie de Zika survenue en Polynésie. Aujourd’hui, il est cité comme référence par le CDC Américain, par les autorités sanitaires brésiliennes,vénézuéliennes ou argentines et par certains chercheurs français .

Bien qu’à l’époque il ait alerté les autorités sanitaires françaises sur les risques de diffusion à d’autres DOM ou TOM français, ses travaux n’ont pas bénéficié de financements particuliers, « en raison de l’éloignement peut être… ». Aujourd’hui, il est heureux d’avoir pu contribuer à faire un peu avancer la science et il est prêt à mettre en place des études à grande échelle sur les banques sérologiques de Polynésie française… à condition, bien sûr, qu’on lui octroie enfin des financements ….

Medscape : En 2013, lorsque vous avez présenté vos premiers travaux sur l’épidémie à virus Zika avez-vous été pris au sérieux ?

Didier Musso : Pour être franc, non. L’épidémie est passée totalement inaperçue en métropole en dépit des 32 000 cas recensés. Pourtant l’épidémie de Chikungunya de La Réunion en 2005-2006 avait, pour sa part, bénéficié d’une couverture médiatique nationale.

Etait-ce parce que la Polynésie est à l’autre bout du monde ? Pourtant, on sait que les malades et les maladies circulent désormais…

Nous avons alerté, publié des données, sur cette épidémie dont on ne savait rien au début mais dont on pouvait imaginer qu’elle pouvait gagner d’autres territoires en raison de la présence quasiment ubiquitaire du vecteur.

En métropole nos travaux ont eu peu d’échos à l’époque en dehors des équipes marseillaises du Pr Didier Raoult.

Aujourd’hui, la France se préoccupe beaucoup plus du Zika car, d’une part le Brésil vit une catastrophe sanitaire et que, d’autre part, le virus a atteint d’autres DOM-TOM plus proches.

Comment fait-on face à une épidémie tout-à-fait nouvelle ?

DM : Au moment où l’épidémie a débuté, nous pensions dans un premier temps qu’il pouvait s’agir de dengue, de Chikungunya… Mais les données virologiques n’ont pas confirmé ces hypothèses.

Lorsque le virus Zika a été identifié, nous nous sommes aperçus qu’il n’existait qu’un nombre très limité de données sur le sujet. Tout au plus, nous disposions de rapports épidémiologiques sur l’épidémie survenue 6 ans auparavant en Micronésie. Dans ce pays, aux moyens sanitaires limités, aucune forme grave, ni hospitalisation n’avait été rapportée.

En Polynésie, nous disposions de données épidémiologies en temps réel et nous avions des moyens – limités certes – pour mettre en œuvre des travaux virologiques.

Nous avons donc choisi de mener des recherches dans différents domaines : présence du virusdans le sang (comme c’est le cas de la dengue et du virus West Nile), le sperme, la salive. Nous avons été les premiers à rechercher et à prouver une transmission périnatale. Nous avons mis en place un protocole de surveillance biologique adaptés aux pays insulaires aux moyens limités du Pacifique

La Polynésie française a alerté sur l’incidence des syndromes de Guillain Barré qui a été multipliée par 20 au moment de l’épidémie de Zika. Nous avons récemment réalisée une étude extrêmement complète en collaboration avec l’Institut Pasteur de Paris et qui tend à prouver le lien entre Zika et les syndromes de Guillain Barré. Cette étude sera bientôt publiée.

Quelles mesures ont été prises pour éviter les transmissions du Zika par le don de sang ?

DM : La Polynésie est statutairement autonome dans le domaine de la santé. J’ai immédiatement proposé la mise en place d’un protocole de dépistage des donneurs, bien que la question du manque de tests accrédités ait été soulevée par l’EFS. Grace à la mise en place de ce protocole, 42 donneurs positifs ont été détectés.

Avant la mise en place du protocole, certains receveurs ont été transfusés avec des poches infectées, mais aucun cas d’infection post-transfusionnelle n’a pu être décelé avec certitude.

Au Brésil, un cas de Zika lié à une transfusion a été décrit. Aujourd’hui, dans ce pays, les protocoles qui ont été mis en place en Polynésie française, commencent à être appliqués.

Récemment, nous avons publié un travail sur l’inactivation du virus dans le plasma par illumination UV.

Est-ce que la question des microcéphalies s’est posée en Polynésie ?

DM : Après avoir prouvé qu’il existait une transmission materno-fœtale, nous avions recommandé d’effectuer un suivi des grossesses car nous pensions que Zika, comme le CMV, pouvait induire des complications neurologiques.

La microcéphalie est une complication rare. En Polynésie, nous avons détecté a postériori une augmentation du nombre de cas qui reste très limité en raison de la taille de notre population (270 000 habitants).

Aujourd’hui, votre travail est reconnu dans le monde entier. Quel est votre ressenti ?

DM : Tout cela prouve que ce l'Institut Louis Malardé à fait dans son coin, par conviction, a servi à quelque chose. Nous sommes fiers, depuis notre pays isolé, d’avoir pu un peu contribuer à la science. J'en profite pour remercier l'ensemble des gens travaillant dans cet Institut.

Mais nous avons effectué tous ces travaux en fonds propres, dans de toutes petites unités de recherche dotées d’un budget très limité avec peu de financements de la métropole.

Nous souhaitons juste être un peu plus soutenus dans nos travaux sans attendre que la France métropolitaine soit concernée par les problèmes sanitaires que nous rencontrons.

Nous disposons de banques de données, de banques de sérum et pour l’instant personne n’est venu à nous pour mettre en place de nouvelles études…

 

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