POINT DE VUE

Quand un praticien s’en va, tout le monde y perd

Dr John M. Mandrola

30 octobre 2015

Dans mon propre hôpital, l’un des chirurgiens les plus respectés – une femme, connue pour son éthique, son engagement en faveur des cas difficiles et sa ténacité – s’est recasée dans l’administratif. Un chirurgien de haut vol gagne maintenant sa vie à envoyer des emails.

Voici deux ans, mon collègue et ami, l’électrophysiologiste David Mann, a quitté la pratique clinique beaucoup plus tôt qu’il ne l’aurait dû. Sa gentillesse, son humilité étaient proverbiales. Il pratiquait l’électrophysiologie au plus haut niveau, mais pour lui, un certain seuil d’absurdité devenait incompatible avec la joie de vivre. Je me réjouis de voir cet ami profiter de sa retraite, mais c’est une perte pour la communauté médicale.

Il ne se passe pas une semaine sans que je reçoive un email annonçant la nomination d’un nouvel administrateur – un chargé de qualité, un directeur de la compliance, ou un quelconque « leader » médical. Je parlais hier à un interniste à la retraite (un mois avant de cesser son activité, il m’avait contacté pour s’assurer qu’un patient âgé n’allait pas se retrouver en difficulté). Il m’a avoué qu’il s’agissait d’une décision difficile, mais à l’instar de David Mann, il estimait ne pouvoir exercer correctement son métier qu’en y trouvant un épanouissement professionnel.

« Au pire, ce sera deux journées désagréables à passer, et je serai sorti d’affaire » résume un collègue sénior. Dans un commentaire récemment publié par Forbes, le journaliste Dan Diamond soutenait que les médecins cessent leur activité pour les mêmes raisons que la plupart des gens cessent le travail : ils sont âgés et prennent leur retraite [2]. Personnellement, j’ai plutôt tendance à croire mon collègue. Et lorsqu’un médecin s’en va, c’est une personne en moins dans le système pour comprendre qu’une affection cardiovasculaire est autre chose qu’un problème de plomberie, ou que les soins palliatifs jouent un rôle dans l’insuffisance cardiaque [3].

La technologie ne compensera pas la disparition de l’humain

Le peu performant système de santé américain présente divers symptômes – tel que le gaspillage en soins inefficaces, l’inégalité et les restrictions d’accès. Mais l’un des problèmes centraux est la délivrance de soins adaptés ( RightCare).

Les choses deviennent plus difficiles quand elles demandent conscience et empathie.

La sagesse vient à son rythme. Des diagnostics sûrs demandent du temps et de l’attention. Les médecins sont humains (et il existe une nature humaine). Il est déraisonnable de parler de décision partagée, de soins centrés sur le patient, ou de réduction des soins inappropriés au sein d’un système qui dévalue l’écoute, la prévenance et la valeur thérapeutique du temps consacré au patient. Avec le paiement à la performance, la bonne pratique est souvent pénalisée.

Longtemps, les meilleurs médecins (et infirmières) se sont occupés des patients. Est-ce encore le cas ? Je n’en suis pas sûr.

Le smartphone et la technologie seront certainement utiles au choix d’un antibiotique pour une otite, ou pour analyser un ECG pour palpitations. J’ai par ailleurs peu de doute sur ma capacité à former à peu près n’importe qui à l’implantation d’un pacemaker. Ce sont des aspects faciles de la médecine.

Les choses deviennent plus difficiles quand elles demandent conscience et empathie. Là, vous avez besoin d’un Seth ou d’un David, pas d’un exécutant enchainé à son ordinateur et sa checklist.

Sans la liberté de dire « non », il n’y a pas de « oui » rassurant

Qui plus est, lorsque les cliniciens ont accumulé des décennies d’expérience, ils ont gagné la liberté de dire « non » à telle ou telle procédure, sans risquer leur position – comme cet interniste qui a épargné à ma mère mourante une chimiothérapie inutile, ou ce chirurgien vasculaire qui n’a pas opéré ma grand-mère, sur le point de décéder d’un infarctus mésentérique.

Des patients me demandent fréquemment de les orienter vers un nouveau médecin généraliste. Ils veulent quelqu’un qui a le temps et la capacité émotionnelle nécessaires pour écouter. Ils veulent un soignant qui les connaisse, autant qu’il connait les données scientifiques. De tels médecins sont malheureusement sur le départ. On les trouve quelque part en réunion, assurant une vacation à l’hôpital, retraités, ou simplement « non désireux de prendre de nouveaux patients ».

Je crains que les responsables des politiques de santé ne commettent une erreur de débutant. Ils traitent les symptômes, mais passent à côté des causes profondes. De la même manière que dans l’éducation, si nous voulons une bonne médecine, nous devons valoriser l’élément humain dans les soins au patient. D’une manière ou d’une autre, nous devons prendre soin des soignants.

(Traduction adaptation : Vincent Bargoin)

Le Dr John M. Mandrola déclare des activités d’orateur pour Biosense/Webster

REFERENCES:

  1. Mandrola JM. When a Physician Leaves, We All Lose. Publié sur Medscape.com le 15 octobre 2015.

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