POINT DE VUE

Quand un praticien s’en va, tout le monde y perd

Dr John M. Mandrola

30 octobre 2015

Louisville, Etats-Unis La médecine, c’est comme le reste : on ne l’exerce pas correctement lorsqu’on ne s’y épanouit pas. Et c’est sans doute encore plus vrai en médecine qu’ailleurs. Or, la pratique américaine semble avoir évoluée dans une direction où elle provoque de plus en plus de frustration – donc de départ des médecins, qui prennent leur retraite anticipée, passent dans l’industrie, occupent des postes d’administrateurs, etc, mais en tout cas désertent les consultations.

« Tout le monde y perd », écrit le Dr John M. Mandrola (électrophysiologiste, Baptist Medical Associates, Louisville, Kentucky) dans Medscape International [1]. L’expérience clinique est longue à acquérir, précieuse, et de moins en moins considérée par la technocratie sanitaire.

Cette situation rappelant très fortement ce qui se passe chez nous, Medscape France a décidé de traduire cet article et de le publier à l’attention des médecins français.

Lorsque des médecins expérimentés s’en vont, tout le monde y perd

Il est rare que l’on se bonifie avec l’âge. Parmi ces phénomènes d’exception, on compte malgré tout le vin, les chiens de famille et les médecins.

Lorsque j’ai appris que le Dr Seth Bilazarian, auteur du Practitioner's Corner on theheart.org on Medscape, abandonnait la pratique clinique, j’ai été consterné, mais guère surpris. Seth s’est clairement expliqué sur ses raisons : la charge croissante en paperasserie, la farce que constitue l’Electronic Health Records (les médecins américains sont dorénavant tenus de saisir informatiquement des données complexes sur leurs patients), et la disparition de tout plaisir à exercer la médecine. Contrastant avec le jargon sanitaire en vigueur, les propos de Seth étaient réjouissants de candeur et de franchise.

Il est toujours navrant de voir des cliniciens expérimentés renoncer avant l’heure à leur consultation. C’est mauvais pour les patients. C’est mauvais pour le système de soins. Et c’est mauvais pour la profession.

Je ne suis pas certain que le public comprenne bien ce qu’est l’évolution normale d’un médecin au fur et à mesure de sa carrière. Cette progression est un long processus, qui prend une vie à s’accomplir.

Pour un administrateur, ou un employeur, un médecin en vaut un autre. Un jeune frais émoulu de l’université est certifié fin prêt pour la vraie vie. En rajoutant encore une couche de FMC sur la compliance et une autre sur l’informatisation des données, et il ou elle pourra se mettre à produire.

Rien n’est bien sûr plus éloigné de la réalité.

Patience, longueur de temps et aussi qualité des personnes

Tout praticien expérimenté sait qu’il faut des milliers de rencontres avec des patients, l’amère expérience de quelques erreurs, et un long recul historique sur sa propre pratique pour acquérir la sagesse d’un maître clinicien. Une bonne formation est essentielle. Mais l’apprentissage se fait tout au long d’une carrière : nourrie aux bonnes sources, la connaissance médicale ne connait pas d’asymptote.

Il y a près de deux décennies, lorsque j’ai rejoint un centre comptant une vingtaine de médecins, il y avait parmi eux quelques cliniciens expérimentés. Ils ne maitrisaient pas forcément la régression logistique, mais ils connaissaient la médecine. Ils se tenaient au front ; nous en avions même surnommé un « le Général ».

Un autre était tellement fier de ses capacités qu’il a passé l’examen de l’American board of Internal Medecine un an avant de prendre sa retraite. Un troisième avait la réputation d’être radin parce qu’il défendait (vigoureusement) la diète et l’activité physique – dans les années 1990. Un quatrième accumulait les ennuis pour ne pas se prêter à la gestion ultrastricte des patients âgés (principe mis en place par les compagnies d’assurance pour contrôler, acte par acte, la conformité de la prise en charge des patients à leurs propres algorithmes).

Bref, ces médecins plaçaient leur fierté dans les soins aux patients. Ils étaient des soignants, attachés au devenir de leurs patients, bien avant que des journaux réputés « centrés sur le patient » ne voient le jour.

La fabrique à frustrations

Il est bien sûr normal qu’un médecin en fin de carrière prenne sa retraite, et que d’autres s’orientent vers l’administration, l’industrie ou la recherche. Le problème est que les cliniciens expérimentés sont de plus en plus nombreux à se réorienter – et pas vers les soins au patient.

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