Urgences fermées pour cause de pénurie d’urgentistes

Jean-Bernard Gervais

Auteurs et déclarations

19 août 2015

Paris, France – « C’est bien la première fois que l’on ferme définitivement un service d’accueil des urgences, faute de médecins ! », s’insurge auprès de Medscape le Dr Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France (AMUF), en faisant référence à la fermeture cet été du service des urgences du site de Valognes dans la Manche (50).

Indisponibilité complète de médecins

Dans un communiqué de presse, l’Agence régionale de santé (ARS) de Basse-Normandie (14) a en effet indiqué que « depuis le 6 août, face à une indisponibilité complète de médecins, le centre hospitalier public du Cotentin a été contraint de procéder de manière temporaire à la fermeture du service des urgences de son site de Valognes », explications à l’appui [1]. Alors que pour faire fonctionner le service d’accueil et d’urgences (SAU), l’hôpital a besoin de la présence de 24 urgentistes équivalents temps plein (7 le jour et la nuit), l’établissement a été confronté ces derniers mois à « un départ en congé maternité, deux départs volontaires et un arrêt maladie non consolidé ». Problème : les agences d’intérim sollicitées ont été incapables de répondre aux besoins du centre hospitalier, « en dehors de toutes considération financière ». Dans l’attente d’arrivée de nouveaux médecins, l’ARS informe que, « en cas d’urgence, les habitants ont été appelés à se rendre au service des urgences de Cherbourg ». Cependant, selon France 3 Normandie, depuis ce 15 août, le Service mobile d'urgence et de réanimation (SMUR) de Valognes est de nouveau actif, « grâce à de nouvelles offres intérim » [2]. Néanmoins la réouverture du SMUR n’est pas pérennisée et le SAU n’a, pour sa part, pas ré-ouvert.

Firminy et Tahiti aussi

Le site de Valognes n’est pas le seul SAU en péril. L’hôpital Le Corbusier Firminy, en région Rhône-Alpes, a lui aussi dû rationner l’accès à ses urgences. Sur le site Internet de l’hôpital, la direction informe « que durant les mois d’été, les urgences de l’hôpital fonctionnent uniquement en journée de 8 heures à 20 heures le soir ». Au-delà de 20 heures, c’est le CHU de Saint-Etienne qui prend la relève. Seulement, le CHU de Saint-Etienne est situé à plus de 14 kilomètres de Firminy, soit 23 minutes en voiture. De quoi causer une perte de chance certaine en cas d’urgence vitale. Cette fermeture des urgences la nuit est, là encore, causée par un manque de médecins. « Quatre sont en congé maladie, quatre en congés annuels, il en reste cinq, ce qui n’est pas suffisant », selon la CGT, interrogé par le site d’informations Zoomdici.fr.

Même en se tournant vers l’intérim, qui coûte cher aux hôpitaux, on ne trouve pas de candidats -- Gisèle Biémouret

Toujours en région Rhône-Alpes, c’est l’hôpital de Saint-Vallier, qui a décidé de fermer partiellement ses urgences, entre le 20 juillet et le 24 août, sur la plage horaire 20 heures-8 heures. Là encore, la direction des hôpitaux Drôme Nord a pris cette décision par manque de médecins. Les agences d’intérim n’ont pas non plus pu satisfaire les besoins de la direction hospitalière.

Dans le Gers, faute de médecins, le centre hospitalier de Condom a dû fermer certaines plages horaires du SMUR du Centre hospitalier. Après la signature d’un accord, le Smur de Nérac a suppléé au Smur de Condom pour 23 nuits et deux journées sur le site condomois. Selon la depeche.fr, la députée du Gers Gisèle Biémouret avait interpellé la ministre Marisol Touraine pour la sensibiliser aux difficultés de recrutement de médecins : « même en se tournant vers l’intérim, qui coûte cher aux hôpitaux, on ne trouve pas de candidats » [3]. En région parisienne, à Mantes la Jolie, selon Christophe Prudhomme, c’est le SMUR, cet été, qui a été provisoirement fermé.

Un peu plus loin, en plein Océan pacifique, à Tahiti, c’est le centre hospitalier de Taravao qui rencontre des problèmes de recrutement d’urgentistes. Mi-juin, par manque d’effectifs, la direction a dû décider, momentanément, de la fermeture des urgences entre 7 heures et 15h30. « Démissions, congés et arrêt maladie font qu’il ne reste plus qu’un seul médecin urgentiste au sein de l’hôpital de Taravao », informe la dépêche de Tahiti [4].

La pénibilité en cause

À quoi peut-on imputer cette pénurie d’urgentistes, qui met en péril l’accès aux soins ? « Certainement pas au papy-boom, selon Christophe Prudhomme. Les médecins urgentistes sont plus jeunes que la moyenne des médecins en général. » Selon le dernier Atlas 2015 de la démographie médicale, la moyenne d’âge des médecins est de 51 ans, mais le dernier atlas ne donne pas d’informations sur la moyenne d’âge des médecins urgentistes. En revanche, l’ARS Champagne-Ardennes, qui a publié une étude sur les structures d’urgence, établit l’âge moyen des hommes urgentistes à 47,3 ans et les femmes à 40,8 ans, soit bien en-deçà de la moyenne nationale des médecins [5]. Si la population des urgentistes n’est pas encore victime du papy-boom, comme celle des anesthésistes-réanimateurs, à quoi donc est due cette pénurie ? « Depuis deux ans, nous assistons à une fuite des praticiens urgentistes, aux deux extrémités de la pyramide des âges,explique le Dr Prudhomme. Les jeunes médecins et les plus de 50 ans s’en vont, du fait de la pénibilité du métier. Une pénibilité qui a été aggravée depuis qu’il n’y a plus d’obligations de garde. En 2002, nous enregistrions 12 millions de passage aux urgences, et en 2014, nous sommes passés à 18,5 millions ! »

Mais aussi baisse de la démographie des MG et ménage dans l’intérim

Les jeunes médecins et les plus de 50 ans s’en vont, du fait de la pénibilité du métier – Dr Christophe Prudhomme

Deuxième raison avancée par le médecin urgentiste, la baisse continue du nombre de médecins généralistes (MG). En effet, selon le dernier atlas de la démographie médicale, le nombre de MG, entre 2013 et 2014, a baissé de 1%, passant de 90 630 en 2013 contre 89 788 en 2014. En exercice libéral/mixte, la baisse est plus importante, de l’ordre de 1,5%. « N’oublions pas que les urgentistes sont des MG disposant d’un DESC urgentiste. En période de pénurie de MG, il est fort à parier que l’on n’incite pas les étudiants de cette spécialité à s’orienter vers les urgences. Qui plus est, les universités ne forment toujours pas assez de MG. » Par ailleurs, selon Christophe Prudhomme, le brouhaha médiatique qui a entouré la remise du rapport sur l’intérim médical d’ Olivier Véran, a certainement eu des conséquences sur l’organisation des agences d’intérim. « De nombreuses agences ont dû faire le ménage », indique-t-il. Toujours est-il que les dispositions législatives et réglementaires issues de ce rapport n’ont pas été votées : elles ont été incluses dans le projet de loi de santé, qui sera de nouveau débattu à la rentrée.

Augmenter le nombre de généralistes et baisser le nombre de spécialistes

Pour remédier à cette crise, l’Amuf propose des mesures multifactorielles, comme une meilleure formation, et la définition de postes prioritaires accompagnés d’une valorisation financière. Le désengorgement des urgences, qui aura pour conséquence une moindre pénibilité du métier d’urgentiste, suppose une réorganisation de la médecine de ville : « Il faut augmenter le nombre de généralistes, et baisser le nombre de spécialistes. » Quitte à faire des mécontents…

REFERENCES :

  1. ARS. Fermeture du service des Urgences de Valognes. Communiqué de presse du 11/08/15.

  2. France 3 Normandie. Hôpital de Valognes : le SMUR reprend son fonctionnement normal ce samedi , 15/08/15.

  3. Hôpital Le Corbusier Firminy. Pénurie de médecins urgentistes cet été au centre hospitalier.

  4. La dépèche de Tahiti.Taravao, retour d’un climat serein à l’hôpital.28/07/15

  5. Panorama Urgences 2013. Activités des structures d’urgence en Champagne-Ardennes

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