Les chirurgiens notés en fonction de leur taux de complications aux Etats-Unis

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

11 août 2015

Etats-Unis – A l’arrivée de chaque nouveau site Internet de notation de médecins ou de palmarès d’établissements hospitaliers dans la presse écrite, la pertinence et la légitimité de ces classements est questionnée.

Voir nos articles sur le sujet
Faut-il rendre public les résultats des hôpitaux ?, Le classement des hôpitaux du Point ne reflète pas la survie dans l'infarctus ; Un site officiel pour tout savoir sur les établissements de soins

Même aux Etats-Unis, plus ouverts sur la question de l’évaluation, l’annonce du lancement d’un site de notation des chirurgiens, Surgeon Scorecard, par le site ProPublica [1], sur la base du taux de complications associées à leur pratique ne cesse d’être débattu sur les réseaux sociaux et dans les médias [2-5]. Les points de vue des médecins et journalistes américains fait l’objet d’un deuxième article (à lire ici).

Le classement d’un site de journalisme d’investigation

Une prothèse de genou programmée pour vous ou votre patient. Parfait, mais par qui se faire opérer pour augmenter les chances que tout se passe bien ? S’en remettre à Dieu, aux dés, au destin ? Pour éviter les mauvaises surprises – ou du moins en diminuer le risque –, le site ProPublica a lancé mi-juillet un classement des chirurgiens fondé sur leur taux de réussite – ou plutôt de non-échec. Après s’être déjà intéressé de près à la pratique médicale, le site de journalisme d’investigation d’intérêt public – que l’on peut rapprocher de Mediapart ou de Rue 89 en France – met à disposition des internautes les taux de complications pour 8 opérations chirurgicales courantes sous la forme d’une barrette colorée : verte (risque bas), orange (risque moyen) ou rouge (risque élevé). Les données s’appuient sur les dossiers de facturation de Medicare - système d’assurance-santé géré par le gouvernement des Etats-Unis au bénéfice des personnes de plus de 65 ans ou répondant à certains critères [1].

Voir l’exemple ci-dessous de notation pour « cholécystectomie laparoscopique » du chirurgien lambda

16 827 chirurgiens opérant dans 3575 hôpitaux

Concrètement, les 8 opérations concernées sont : la pose de prothèse de genou, de prothèse de hanche, l’ablation de la vésicule biliaire, la prostatectomie totale ou partielle, et 3 types d’arthrodèses (cervicale et lombaire) - des procédures chirurgicales sélectionnées car pratiquées chez des patients en bonne santé par ailleurs, et considérés à faible risque. Le taux de complication a été calculé sur la base des ré-hospitalisations dans les 30 jours suivant l’opération et les décès pendant le séjour hospitalier.

ProPublica prévient : toutes les ré-hospitalisations à 30 jours n'ont pas été considérées comme des complications. En s’entourant d’un panel d’experts composé de chirurgiens et de spécialistes de la sécurité des patients, le site dit s’être limité à celles qui pouvaient « raisonnablement » être considérées comme des complications chirurgicales, c’est-à-dire les infections, les caillots, les saignements incontrôlés et tous les problèmes mécaniques d’alignement des dispositifs orthopédiques (orientation, positionnement...).

Les taux ont été ajustés pour tenir compte de l’âge et de la santé de chaque patient, du niveau de performance global de l’hôpital, et même du facteur chance et malchance appliqué à la chirurgie. Par ailleurs, la base de données ne tient pas compte des taux de complications pour les chirurgiens qui ont pratiqué une opération donnée à moins de 20 reprises.

Résultat : la base de données proposée par ProPublica a porté sur 16 827 chirurgiens opérant dans 3575 hôpitaux sur la période 2009 à 2013. L’analyse a identifié 63 173 patients ré-hospitalisés pour une complication, et 3405 décès. Soit un taux de complications compris entre 2% et 4% sur une période de 5 ans étudiée. Conclusion du site : si environ 800 chirurgiens ayant réalisé au moins 50 opérations n’ont aucune complication à mettre à leur crédit, « c’est bien là la preuve que les autres peuvent mieux faire… » concluent les responsables du réseau. CQFD.

En France, pas de marché mais une demande croissante
Démocratie oblige et Internet aidant, les consommateurs ont pris l’habitude de donner leur avis sur tout. Y compris sur les médecins. Les sites de notation sur le web sont déjà très répandus aux Etats-Unis. L’un des plus connus rateMDs.com cumule plus de deux millions de commentaires depuis sa création en 2004, rapporte le Quotidien du Médecin [6]. Contrairement à la France où toute tentative de ce type s’est soldée par un échec – qui se souvient de note2bib.com et demedica.com, qui ont fermé peu de temps après leur lancement ?– ou par un semi-échec – on pense à la mini-audience de notetondoc.com qui n’a jamais vraiment décollé.

Explication de ce faible engouement donnée par le Dr Jacques Lucas (chargé de la e-santé à l’Ordre national des médecins) dans le QdM : « Il n’y a pas de marché », car la relation médecin/patient serait moins commerciale en France que dans les pays anglo-saxons [6].
De plus, le CNOM pourrait considérer ce type de notation comme une publicité déloyale ou pire, comme une atteinte à la réputation des praticiens. Même cas de figure en Suisse où après des débuts fulgurants, la plateforme okdoc.ch qui attribue aux praticiens une note entre 1 et 6 a dû s’arrêter. Et ce, suite à l’intervention de la Protection fédérale des données (la CNIL suisse) survenue à la demande de la section vaudoise de la FMH, la Fédération des médecins suisses, pour faire retirer les appréciations négatives, apprend-on dans Bilan, un site économique helvétique [7].

En Allemagne, en revanche, ces sites d’évaluation constituent une tendance lourde. « Sur 2012 et 2013, la publication a recensé outre-Rhin quelque 300 000 évaluations portant sur 80 000 médecins, soit la moitié de l’effectif total » indique le Bilan.

Et pourtant, malgré l’absence supposée de marché, la demande croissante des patients français pour obtenir des informations sur les offres de soins (établissements, services mais aussi praticiens) existe. En témoigne, la recrudescence de palmarès des hôpitaux – devenue un marronnier des hebdomadaires français – mettant en avant sur la base d’un savant calcul tel ou tel service hospitalier, photographie et interview du ou de la chef de service à l’appui.

Objectif du site : identifier les très mauvais

 
Selon ProPublica toujours, 11% des chirurgiens sont responsables de 25% des complications.
 

Même si ce n’est pas dit aussi clairement par ProPublica (quoique), l’idée sous-jacente du site est de permettre identifier les très mauvais chirurgiens - celui qui est connu de tout l’hôpital, mais dont le nom est tu, voire les mauvaises pratiques couvertes par les pairs. Selon ProPublica toujours, 11% des chirurgiens sont responsables de 25% des complications.

« Cela suppose que des centaines de chirurgiens ont un nombre de complications de l’ordre du double, voire du triple par rapport à la moyenne nationale ». Et pas d’obscurs praticiens opérant dans de petits hôpitaux du fin fond des Etats-Unis. Non, ces chirurgiens qui font moins bien que la moyenne exercent dans des hôpitaux (publics) considérés comme le top du top ! précise ProPublica. En de citer l’exemple d’un chirurgien qui a un des taux les plus élevés de complications après prostatectomie – plus que ses 10 collègues regroupés - et qui opère au Baltimore’s Johns Hopkins Hospital, très connu pour son attention porté à la sécurité des patients. Ici, le chirurgien n’est pas nommément mentionné, mais, pour appuyer sa démonstration quant à l’intérêt pour un patient de connaitre le taux de complication lié à l’activité du chirurgien de son choix, l’article de ProPublica multiplie les exemples de ce type, n’hésitant pas à donner des noms, particulièrement quand l’opération a conduit au décès du patient ou à un important handicap (et à un procès ?).

La parution d’un tel outil, on l’imagine bien, n’a pas été sans poser un nombre de questions et a créé la polémique, même auprès des praticiens adeptes d’une plus grande transparence (à lire ici).

 

Crédit image dans le texte : https://projects.propublica.org/surgeons/surgeons/1992757959

 

REFERENCES :

  1. Allen M, Pierce O. Making the Cut : Why choosing the right surgeon matters even more than you know, ProPublica, 13/07/15

  2. Mandrola J. Failing Grade for ProPublica's Surgeon Scorecard, Medscape.com, 23 juillet 2015

  3. Schloss EJ, ProPublica’s Surgeon Scorecard: Call for Peer Review , ejsmdblog, 20/07/2015

  4. Davies B. ProPublica's Surgeon Score Card : Clickbait? Or Serious Data?, Forbes, 14/07/2015

  5. Engelberg S. Editor’s Note: ‘Dr. Abscess’ and Why Surgeon Scorecard Matters, ProMedica, 28 juillet 2015

  6. La notation en ligne des médecins explose aux États-Unis mais reste embryonnaire en France, Quotidien du Médecin, 28/04/2015

  7. Les médecins suisses refusent d’être notés , Bilan, 13/02/2015

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