Nouveau « French paradox » : de plus en plus de médecins, de moins en moins de soins

Jean-Bernard Gervais

Auteurs et déclarations

16 juin 2015

Paris, France – Paradoxe français : alors que l’on se désespère de la progression des déserts médicaux, la publication du nouvel Atlas 2015 de la démographie médicale [1] nous apprend que la France n’a jamais connu autant de médecins. Dans le même temps, on note une baisse du nombre de médecins en exercice régulier, et un infléchissement du temps de travail.

+1,7% de médecins en un an

 
Entre 20 et 25% des médecins fraichement diplômés ne veulent pas soigner et ne s’inscrivent pas à l’Ordre -- Dr Patrick Romestaing
 

Au 1er janvier 2015, la France recense 281 087 médecins, soit une augmentation de +1,7% en un an. Si le nombre de médecins en activité reste stable d’une année à l’autre (215 531 en 2014 contre 215 539 en 2015), le nombre de médecins retraités explose (+7,76%) et compte dans ses rangs 65 548 médecins, dont 14 665 en cumul emploi-retraite (+13,27%). En revanche, le nombre de médecins en activité régulière (à savoir inscrit sur le tableau du conseil départemental de l’Ordre, NDLR) baisse légèrement de 0,2%, et s’établit à 198 365 médecins. « Entre 20 et 25% des médecins fraichement diplômés ne veulent pas soigner et ne s’inscrivent pas à l’Ordre », précise le Dr Patrick Romestaing, vice-président du CNOM. Ces médecins préfèrent exercer d’autres professions, « dans le journalisme ou l’administration », ajoute le CNOM.

Un pourcentage à manier avec précaution, s’empresse de réagir le Dr Olivier Véran, ancien député PS et rapporteur de la loi de Santé. « Se pose en effet la question de la méthodologie. Si 25% des jeunes médecins ne s’inscrivent pas à l’Ordre dès l’obtention de leur diplôme, qu’en est-il cinq ans après ? En effet, nous avons constaté que, si seulement 8% des jeunes médecins commencent en premier choix une activité libérale, ils sont 40% à exercer en secteur libéral cinq ans plus tard. »

L’Ile-de-France, la région qui perd le plus de médecins

Pour autant, l’augmentation du nombre de médecins ne va pas de pair avec une meilleure répartition territoriale de leur démographie. Chaque année, des régions perdent des médecins. Et les départements ruraux ne sont pas forcément les plus touchés. Ainsi la région Ile-de-France a perdu, entre 2007 et 2015, 6% de sa démographie médicale. Un pourcentage à relativiser, cependant, car la densité médicale de la région Ile-de-France reste forte : la région francilienne compte 346,3 médecins pour 100 000 habitants, la deuxième plus forte densité médicale après la région PACA. La moyenne nationale s’établissant à 281,4 médecins/100 000 et la plus faible à 230,9 médecins/100 000 en Picardie. Et Paris est le département qui présente la plus forte densité en France.

En baisse -Hormis l’Ile-de-France, sept autres régions enregistrent des baisses de la démographie médicale : Picardie, Champagne-Ardenne, Centre, Bourgogne, Limousin, Midi-Pyrénées, Paca.
En hausse- Tandis que neuf autres régions connaissent un accroissement du nombre de leurs médecins : Bretagne, Pays de la Loire (la plus forte augmentation sur la période, avec +6%), Basse-Normandie, Nord-Pas-de-Calais, Alsace, Franche-Comté, Rhône-Alpes, Languedoc-Roussillon, et Corse.

Pour Jean-Yves Grall, directeur de l’agence régionale de santé (ARS) Nord-Pas-de-Calais, dont la région connait une augmentation du nombre de médecins, « il faut nuancer. Sur la région, les médecins se concentrent au centre, tandis que les ailes sont désertées. Nous rencontrons également des problèmes d’accès aux soins primaires, et d’accès à certaines spécialités en établissements de santé ».

La profession vieillit et se féminise

 
Les femmes représentent 58% des nouveaux inscrits à l’Ordre.
 

Mauvaise répartition territoriale, et baisse du temps de travail, dues à plusieurs facteurs. Car si la démographie médicale progresse, les médecins vieillissent. « Les médecins de plus de 60 ans représentent 26,4% des effectifs alors que les médecins âgés de moins de 40 ans représentent 17,4 % des effectifs », détaille le CNOM. « Or, nous constatons qu’après 65 ans, les médecins généralistes ont un temps de travail de 25% moins importants que leurs confrères moins âgés », renchérit Dominique Polton, conseillère à la direction de la CNAMTS. « Et l’on dénote une tendance de fond chez les nouvelles générations de médecins, hommes comme femmes, de pouvoir concilier vie professionnelle et vie privée », analyse le CNOM, qui joue en défaveur du temps de travail. La féminisation de la profession se poursuit. Si, sur l’ensemble des médecins en activité régulière, les femmes constituent 45% des effectifs, elles représentent en revanche 58% des nouveaux inscrits à l’Ordre, contre 52% en 2007.

Baisse de la démographie des MG

Dans le détail, l’augmentation globale des effectifs médicaux ne semble pas profiter aux médecins généralistes. Ils étaient 90 630 en 2013 contre 89 788 en 2014, soit une baisse de 1% environ. En exercice libéral/mixte, la baisse de MG est un peu plus importante, et dépasse les 1,5% d’une année sur l’autre. « Il faut aussi considérer la nature de l’activité, ajoute Dominique Polton. Car parmi les MG, environ 7000 ne font pas de médecine générale, et pratiquent l’ostéopathie, l’angiologie, etc. »

Pour combler ce manque, surtout criant en territoire rural, les médecins à diplôme étranger ne semblent pas répondre aux attentes. Si leur nombre augmente (+42,7% depuis 2007), ils privilégient massivement l’exercice salarié (62%) et les territoires à forte densité.

Du coté des spécialistes, en revanche, l’exercice libéral a le vent en poupe, puisqu’il est en hausse de 6,2% pour les spécialités médicales, et de 25,8% pour les spécialités chirurgicales. Mais quatre spécialités sont en souffrance : la rhumatologie (-10,3% depuis 2009), la dermatologie (-7,7% depuis 2009), la chirurgie générale (-24,7% depuis 2009) et l’ORL (-7,8% depuis 2009).

Numerus clausus européen ?

Enfin, si les médecins français diplômés en Union européenne ont fait couler beaucoup d’encre, notamment depuis la révélation des difficiles conditions de travail des étudiants français en Roumanie [2], leur nombre reste stable. Parmi les nouveaux inscrits depuis 2007, 25% ont obtenu leur diplôme hors de France, qu'il s'agisse de médecins étrangers ou de médecins français formés hors de France. Toutefois, fait remarquer le Dr Olivier Véran, « il faudrait entamer une réflexion européenne, voire extra-européenne, sur le numérus clausus. En se posant cette question : doit-on importer des médecins étrangers, voire former des médecins français à l’étranger, ou plutôt former des médecins français en France, quitte à les exporter ? » La question reste ouverte.

 

REFERENCE :

  1. CNOM. Atlas de la démographie médicale 2015. Juin 2015

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