Prix des nouveaux traitements du cancer : une situation insoutenable !

Vincent Bargoin, avec Zosia Chustecka

Auteurs et déclarations

4 juin 2015

Chicago, Etats-Unis – Le prix des anticancéreux ? Voilà des années qu’on voit se profiler le problème, en redoutant que des principes aussi fondamentaux que l’égalité d’accès aux soins ne finissent par se fracasser sur l’obstacle. Rien qui ressemble à un débat public, cependant : longtemps, le comble de l’audace est resté de l’ordre du commentaire en « off » au cours d’une interview, ou à de la petite phrase lâchée à la fin d’un exposé. Lors du congrès de l’American Society of Clinical Oncology (ASCO 2015), c’est une session en bonne et due forme qui a été consacrée à la question : c’est un tournant [1].

L’intervenant était le Dr Leonard Saltz (Memorial Sloan Kettering Cancer Center, New-York), connu aux Etats-Unis pour avoir obtenu d’un laboratoire une réduction de prix d’un médicament, alors que son équipe refusait de l’utiliser au prix initialement demandé.

Une large place a été réservée à l’essai CheckMate 067 , qui venait d’être présenté, et dont les résultats montrent un quasi quadruplement de la survie sans progression dans le mélanome métastatique grâce à la combinaison d’ipilimumab (Yervoy®, Bristol-Myers Squibb) et de nivolumab (Opdivo®, Bristol-Myers Squibb).

Tous les commentateurs ont salué ce résultat. Et pourtant, dans un papier consacré à l’étude, l’Asco Daily News , très officiel organe du congrès, n’a pu faire autrement que de rapporter la comparaison faite peu après par le Dr Saltz pour illustrer le problème : l’ipilimumab (157,46 $ le mg) coute environ 4000 fois le prix de l’or… [2]

Le Dr Saltz estime que cette situation « n’est pas durable », rapporte l’Asco Daily News.

L’édition internationale de Medscape, dont les journalistes assistaient à l’intervention du Dr Saltz, apporte des précisions chiffrées.

Pour un américain de poids moyen, soit 80 kg aujourd’hui (l’épidémie d’obésité est ici aussi facteur de majoration des coûts), à 28,78 $ le mg de nivolumab et 157,46 $ le mg d’ipilimumab, le coût par patient d’un traitement par ipilimumab dans CheckMate est de 158.282 $, le coût d’un traitement par nivolumab est de 103.220 $, et le coût de la bithérapie est de 295.566 $ (pour des survies sans progression de 2,9 mois, 6,9 mois et 11,5 mois respectivement).

Le régime du Medicare imposant 20% des coûts à la charge du patient, c’est donc grosso modo 60 000 $ qu’un américain devrait débourser pour une telle bithérapie. On peut douter qu’une majorité d’américains puissent s’offrir ce luxe.

Au demeurant, il est à peu près certain qu’au niveau national, les Etats6unis ne pourront pas non plus faire face à la dépense.

Le postulat du Dr Saltz, certes maximaliste mais dont il faut en un sens espérer la réalisation, est que les immunothérapies actuellement développées dans le mélanome et le cancer du poumon, se montreront efficaces contre une grande majorité sinon toutes les tumeurs solides au stade métastatique.

En comptant 589 430 décès chaque année par cancer aux Etats-Unis, si tous ces patients devaient recevoir la bithérapie évaluée dans CheckMate, le coût global se monterait à … 174 milliards de $ par an – pour les seuls médicaments, s’entend.

Pour quelques millions de $ de plus

Ça parait beaucoup ? Que nenni. Car en fait, le nivolumab et l’ipilimumab sont quasiment des médicaments de pauvres, vendus à prix sacrifiés…

C’est avec le pembrolizumab (Keytruda®, Merck Sharp & Dohme) que le Dr Saltz est vraiment rentré dans le dur.

Cet inhibiteur du récepteur PD-1 (comme le nivolumab) a été autorisé aux Etats-Unis fin 2014 dans le mélanome avancé. On note qu’il a reçu en février dernier un avis favorable du Committee for Medicinal Products for Human Use (CHMP) de l’EMA.

Le mg est facturé 51,79 $. La dose autorisée Outre-Atlantique est de 2 mg/kg. Mais comme l’a souligné le Dr Saltz, c’est la dose de 10 mg/kg qui est maintenant évaluée dans les essais cliniques (cinq abstracts étaient présentés sur ce sujet à l’ASCO).

Le calcul est vite fait : à raison de 26 doses par an, et pour un patient dont, très raisonnablement, le Dr Saltz a limité le poids à 75 kg, le coût annuel du traitement dépasse le million de dollars.

On comprend que le Dr Saltz ait jugé utile de préciser la définition du terme « non durable », donnée par le dictionnaire : « impossible à maintenir dans l’avenir, en particulier sans causer de dommage ou de déplétion en ressources ».

50% des revenus des ménages engloutis dans la santé, 100% en 2028

 
Si nous poussons le paradoxe à sa limite, en 2028, c’est 100% du revenu des ménages qui passera en dépenses de santé -- Dr Leonard Saltz
 

Selon une enquête de l’association « Cancer Support Community » publiée en avril dernier, un tiers des patients atteints de cancer aux Etats-Unis seraient au bord de la faillite personnelle ou familiale du fait de leur maladie.

« Cette année, la prime d’assurance-santé pour une famille, ajoutée aux dépenses de santé non remboursées, représenteront approximativement la moitié du revenu moyen des ménages américains », a-t-il indiqué. « Si nous poussons le paradoxe à sa limite, en 2028, c’est 100% du revenu des ménages qui passera en dépenses de santé ».

Si l’on considère que ce délai, 13 ans, est de l’ordre de grandeur du temps d’évolution d’un cancer, depuis les premières mutations jusqu’à la révélation clinique, on peut donc affirmer que les cancers qui commencent à apparaitre aujourd’hui ne pourront en aucun cas être pris en charge par les modalités de prise en charge qui émergent aujourd’hui… Il est donc effectivement temps de réfléchir.

« En tant que chercheur, je suis profondément gratifié de voir comment la recherche fondamentale a été élégamment transposée en médicaments utiles, bénéficiant aujourd’hui aux patients. En tant que clinicien, je veux voir ces médicaments, et d’autres comme eux, disponibles pour mes patients. Mais en tant que personne préoccupée par l’accès de tous aux anticancéreux et la réduction des inégalités, j’ai un problème majeur : ces médicaments coûtent trop cher » a conclut le Dr Saltz.

A 15-20 ans d’intervalle, va-t-on faire comme l’Afrique qui, à la fin des années 1990, « misérait » pour se payer les trithérapies anti-VIH ? C’est bien possible.

Le rapport de force est-il encore tel aujourd’hui qu’il permettra la même heureuse issue ? Il faut l’espérer. Alors que l’intelligence de la recherche en biologie ouvre enfin des pistes sérieuses contre des maladies mortelles, ce serait une bien étrange ironie de ne pouvoir y accéder pour des raisons de logique financière.

 

REFERENCES :

  1. Saltz L. Session Perspectives on Value. Congrès de l’American Society of Clinical Oncology (ASCO) 2015. Chicago, 31 mai 2015.

  2. Nivolumab, Ipilimumab Combination Effective in Advanced Melanoma; Cost Questions Raised .

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