Thérapie de pleine conscience : efficace sur la dépression sévère

Pauline Anderson, Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

27 mai 2015

Toronto, Canada – La thérapie cognitive basée sur la pleine conscience (TCBPC) est supérieure à une thérapie fondée sur l’exercice et une alimentation saine chez les patients présentant une dépression résistante au traitement. Cette amélioration est aussi « visible » à l’imagerie via un impact positif sur les régions du cerveau impliquées dans la dépression. Ces travaux menés par des investigateurs de l’Université de Californie (San Francisco) sous la houlette du Pr Stuart Eisendrath ont été présentés lors du congrès 2015 de l’American Psychiatric Association (APA) [1].

Qu’est-ce que la thérapie cognitive basée sur la pleine conscience (TCBPC) ?
Cette approche a été développée en vue de prévenir les rechutes dépressives chez les patients en rémission [2]. L’objectif principal n’est pas de modifier l’expérience, mais plutôt la façon d’entrer en relation avec celle-ci. Lors des sessions, en groupe, d’une durée de huit semaines, à raison d’une rencontre de 120 à 150 minutes hebdomadaires, on apprend aux participants à devenir plus conscients des sensations corporelles, des émotions et des pensées, moment après moment et on les aide à développer une façon différente d’être en relation avec leur expérience (sensations, pensées, émotions). La pratique formelle de la pleine conscience consiste en des exercices de méditation assise, où l’individu porte attention à sa respiration, son corps, les sons ambiants et ses pensées, ainsi qu’à la marche méditative et des exercices d’étirements. La pratique informelle encourage à porter attention aux activités de la vie quotidienne en demeurant attentif à chaque instant.

 

Des patients souffrant de dépression sévère

Connue sous le nom de PATH-D (Practicing Alternative techniques to Heal from Depression), l’étude est un essai randomisé en simple aveugle qui a inclus 173 patients avec une dépression majeure résistante aux traitements (définie par l’échec de 2 traitements ou plus). Les patients devaient avoir un score d’au moins 14 sur l’échelle de dépression de Hamilton (HAM-D17), prendre des antidépresseurs mais ne suivre ni psychothérapie, ni cours de yoga, et ne présenter aucun problème d’addiction. Comptaient parmi les facteurs d’exclusion les antécédents psychotiques ou un score < 25 au test Mini-Mental State Examination.

Les patients ont été assignés par les chercheurs à l’un des deux groupes avec interventions :

-l’un, dit TCBPC, incluait l’apprentissage de techniques de pleine conscience, avec de la méditation et des éléments de thérapie cognitivo-comportementale,

-l’autre intitulé HEP pour Health Enhancement Program, se focalisait sur de l’activité physique, des conseils nutritionnels et une thérapie par la musique.

Les ¾ de la cohorte étaient composés de femmes. L’âge moyen des patients était de 47,4 ans dans le groupe « pleine conscience », et de 45,2 ans dans le groupe HEP. L’âge moyen du début de la dépression était de 18,8 ans et de 21,7 ans, dans chaque groupe respectivement. Le nombre total d’épisodes dépressifs était de 3,6 et de 3,5, et la durée de l’épisode en cours était de 84,4 mois et 78,5 mois, respectivement. Quant aux scores de la HAM-D, ils étaient bien au-delà des 14 requis : 18,3 pour le groupe pleine conscience contre 17,4 pour le groupe HEP. Le Pr Stuart Eisendrath a insisté sur le fait qu’il s’agissait de patients sévèrement atteints, ayant connu pour la plupart des hospitalisations et des tentatives de suicide, des personnes qui souffraient de longue date.

21,12% des patients du groupe « pleine conscience » en rémission

Les patients de chacun des groupes devaient effectuer 2h15 d’exercices par semaine, auquel s’ajoutaient 45 minutes quotidiennes de « devoirs à la maison » (par exemple de la méditation, ou tenir un journal de bord de son alimentation). Ils continuaient par ailleurs de prendre leur traitement et aucun changement en termes de prise médicamenteuse n’a été relevé dans chacun des groupes. Le Pr Stuart Eisendrath a tenu à préciser que le groupe d’intervention fondé sur les modifications hygiéno-diététiques constituait un vrai groupe contrôle, qui plaisait aux patients et où ils étaient très actifs.

Au bout de 8 semaines, les deux groupes avaient connu une amélioration, mais les modifications de l’échelle HAM-D étaient plus élevées dans le groupe « pleine conscience » versus le groupe HEP (36,6% vs 25,3%, p=0,01). De la même façon, en termes de réponse au traitement, le groupe « pleine conscience » était au-dessus avec 29,9% du groupe ayant obtenu une réduction de 50% ou plus de l’échelle HAM-D contre 17,19% dans le groupe HEP (p= 0,0293).

Mais bien que 21,12% des patients du groupe « pleine conscience » aient été considérés comme étant en rémission (score HAM-D inférieur ou égal à 7) contre 15,63% dans le groupe HEP, la différence n’était pas significativement différente (p = 0, 1797). « Dans cette population si sévèrement touchée, amener les gens vers la rémission est un véritable challenge, a considéré le psychiatre, ce résultat n’est donc pas surprenant. »

A noter que les chercheurs n’ont pas demandé aux patients avant randomisation dans quel groupe ils préféraient être de façon à ce que le facteur « préférence » n’intervienne pas, d’ailleurs l’évaluation concernant l’intervention a donné des résultats équivalents dans les 2 groupes.

Une thérapie qui modifie les circuits neuronaux

Une des théories expliquant les processus qui sous-tendent la dépression résistante fait appel à un déficit de contrôle cognitif, explique le Dr Eisendrath. Pour tester cette hypothèse, les chercheurs ont effectué une imagerie par IRM sur 88 patients (44 dans chaque groupe) pré et post-intervention. On demandait aux participants de réaliser une tâche stimulant la mémoire de travail avec une composante émotionnelle. L’analyse des résultats a révélé des effets spécifiques sur les circuits cérébraux qui jouent un rôle dans la dépression chez les patients qui avaient bénéficié de l’intervention « pleine conscience ».

 
Plus je vieillis, plus je crois à l’intérêt des approches alternatives pour traiter la dépression Dr Shirwan Kukha-Mohamad
 

Par comparaison avec le groupe HEP, ceux du groupe « pleine conscience » avaient une activation renforcée du cortex préfrontal dorso-latéral et une activation réduite du cortex préfrontal ventro-latéral pendant l’imagerie. De plus, une amélioration des symptômes dépressifs était associée à une régulation augmentée de l’activité de l’amygdale pendant la tâche mémorielle, a indiqué le Dr Eisendrath.

«Donc après un entrainement de 8 semaines, le cortex préfrontal ventro-latéral et l’amygdale sont atténués alors que le cortex préfrontal dorso-latéral ­- une localisation associée au contrôle de la dépression et aux fonctions de mémorisation -  est lui revenu à des niveaux normaux d’activation ».

Le modérateur de la session, le Dr Shirwan Kukha-Mohamad, psychiatre (Hôpital Universitaire, Saskatchewan, Canada), s’est dit «intrigué» par l’étude. « Ca nous apprend qu’une psychothérapie peut-être efficace. Nous devons aller plus loin et ne pas penser que le seul traitement médicamenteux constitue le traitement de la dépression sous toutes ses formes – légère, modérée ou sévère. »

« Plus je vieillis, plus je crois à l’intérêt des approches alternatives pour traiter la dépression » a-t-il ajouté.

La « pleine conscience » a le vent en poupe
Les communautés médicales et psychothérapeutiques occidentales s’intéressent de plus en plus à la méditation en pleine conscience (mindfulness) et à ses effets en matière de mieux-être psychologique et physique. Et depuis une dizaine d’années, les études sont nombreuses à suggérer que cette approche, inspirée du  programme de gestion de la douleur et de réduction du stress mis en place par Jon Kabat-Zinn, contribue à réduire la détresse émotionnelle [3-5]. Cette année, l’étude PREVENT publiée dans le Lancet a montré que l’utilisation des thérapies de pleine conscience fait jeu égal avec le traitement médicamenteux prolongé en termes de prévention des rechutes thymiques chez les patients qui ont déjà présenté au moins 3 épisodes dépressifs. L’intégration de la méditation de pleine conscience dans les interventions psychologiques semble donc trouver sa place. L’engouement des chercheurs et du public pour  une tradition ancestrale longtemps négligée tient tout autant à la possibilité qu’elle offre à tout un chacun d’être un acteur de son bien-être qu’au fait qu’elle constitue un havre de paix, propice au retour vers soi, dans un monde toujours plus violent et agité.

 

Les Drs Eisendrath et Dr Kukha-Mohamad n’ont pas de liens d’intérêt.

 

Le sujet a fait l’objet d’un article sur Medscape.com

REFERENCES :

  1. American Psychiatric Association (APA) 2015 Annual Meeting. SCI 2. Présenté le 19 mai 2015.

  2. Larouche M. La thérapie cognitive basée sur la pleine conscience (TCBPC).

  3. Segal ZV, Bieling, P, Young T et al. Antidepressant Monotherapy vs Sequential Pharmacotherapy and Mindfulness-Based Cognitive Therapy, or Placebo, for Relapse Prophylaxis in Recurrent Depression. Arch Gen Psychiatry. 2010;67(12):1256-1264. doi:10.1001/archgenpsychiatry.2010.168

  4. Goyal M, Singh S, Sibinga EMS et al. Meditation Programs for Psychological Stress and Well-being:  A Systematic Review and Meta-analysis. JAMA Intern Med. 2014;174(3):357-368. doi:10.1001/jamainternmed.2013.13018

  5. Piet J, Hougaard E. The effect of mindfulness-based cognitive therapy for prevention of relapse in recurrent major depressive disorder: a systematic review and meta-analysis. Clin Psychol Rev. 2011 Aug;31(6):1032-40. doi: 10.1016/j.cpr.2011.05.002. Epub 2011 May 15.

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