Relation amoureuse ou sexuelle avec un patient: le grand tabou

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

30 avril 2015

Paris, France – La question posée dans l’enquête Medscape sur les médecins et l’éthique concernant l’éventualité d’une relation « intime » a obtenu une majorité de réponses négatives mais les choses ne sont pas si simples. Les difficultés que nous avons rencontrées, à la rédaction de Medscape, pour obtenir des avis sur ce sujet, en sont la preuve.

Interdit absolu : la relation sexuelle dans le cadre d’une relation de soin

Les relations sexuelles entre médecin et patient dans le cadre d’une relation de soin sont prohibées. « Un interdit absolu, si évident sans doute qu’il n’est pas précisément identifié dans le Code de déontologie médicale » peut-on lire dans un rapport de l’Ordre des médecins intitulé « Pratiques médicales et sexualité » [1]. Un paradoxe qui en dit long sur un sujet ambigu et tabou et sur lesquelles les « affaires à caractère sexuel » impliquant des médecins ou encore tout dernièrement la polémique des « touchers pelviens » n’apportent qu’un éclairage partiel.

« Avoir une position conforme aux normes, explicites ou non »

A la question posée « Est-il, selon vous, acceptable qu’un praticien s’engage dans une relation sexuelle ou amoureuse avec un patient ? », une large majorité des praticiens français (71%) a répondu par la négative, 4% d’entre eux ont répondu « oui » sans ambages mais les avis ne sont pas toujours aussi manichéens : 10 à 15% des médecins interrogés répondent « cela dépend ». Enfin, 22% des participants américains et 10% des Français estiment la relation intime est acceptable s’il s’agit d’un ex-patient (délai de 6 mois à 1 an).

 

Invité à commenter le sondage, le Pr Eric Galam (généraliste, professeur de médecine générale Université Paris Diderot, et médecin coordonnateur de l'Association d'Aide Professionnelle aux Médecins Libéraux) considère que « le fait d'exprimer quelque chose même sous couvert d'anonymat peut être vécu comme une menace potentielle et on préfère très largement avoir une position conforme aux normes, explicites ou non ». Difficile de savoir si les 71% de médecins français qui disent s’y opposer dans ce sondage le pensent réellement : « l'intimité et le risque social et professionnel sont trop proches et on peut penser que, parmi eux, certains ne se confient pas à des questionnaires » ajoute le Dr Galam. Mais « le fait que 4% des répondants estiment qu'une relation amoureuse avec un patient est acceptable et que les 15% disent que « ça dépend », est notable et significatif ».

Relations intimes/amoureuses/sexuelles médecin-patient : un sujet tabou
Ce sondage est l’occasion d’aborder un sujet qui, au vu du peu de documents disponibles sur le Net, d’experts disposés à en parler, et de circonvolutions pour l’évoquer, présente toutes les caractéristiques du tabou.
« La sexualité comme l'erreur médicale font ainsi partie de ce que la littérature appelle le « hidden curriculum », c’est-à-dire un curriculum caché ou plutôt implicite. Autrement dit, tout cela est tellement évident qu'on n'en parle pas et que le fait d'en parler s'apparente à de la transgression voire de la trahison » confirme le Pr Galam.
Dans un document intitulé « pratique médicale et sexualité : éthique et déontologie » - un des rares textes que l’on peut trouver sur le Net sur le sujet [2] -, le Dr Paul Bensussan, psychiatre, sexologue et expert près la Cour d’Appel de Versailles évoque de son côté, « un interdit connu de tous et dont on ne parle pas, c’est bien d’un tabou qu’il s’agit ; un sujet sur lequel on fait silence, par crainte ou par pudeur. Le tabou, c’est ici l’indicible social, qui ne peut ni se dire, ni se voir, et génère, par essence, le secret. » On ne saurait mieux dire.

Peut-on différencier d’autres situations ?

Le problème posé est simple : les relations intimes, disons sexuelles pour être clair, entre soignant et soignés sont-elles ou non répréhensibles et condamnées ? Pour quelles raisons ? Et y-a-t-il des distinctions à faire selon les situations selon que la relation a lieu pendant la consultation, s’il s’agit d’un patient ou ex-patient, etc ?

« Tous les patients ne sont pas vieux et décatis et pour être médecin on n’en est pas moins homme ou femme » pour reprendre la formule du Pr Hoerni, et on peut se laisser tenter [1]. D’ailleurs, « la pratique médicale expose à des tentations sexuelles auxquelles de rares médecins, égarés ou dérangés, cèdent » reconnait-il dans ce même document [1].

Au vu des affaires jugées au tribunal ces dernières années et des témoignages lus sur les forums et les blogs, ils semblent « toutefois » que ces « égarements » ne soient pas si rares. Difficile d’évaluer avec exactitude la fréquence des « écarts ».

Le nombre d’actes non consentis, allant d’attouchements déplacés au viol caractérisé, ayant donné lieu à des plaintes, est lui aussi mal évalué. Le CNOM parle d’une « augmentation apparente probablement en raison d’une évolution vers une moindre tolérance à la fois des victimes, du public et du corps médical » [1]. Le document rédigé par le Pr Hoerni (et paru en 2000) mentionne que « la Section Disciplinaire du Conseil national de l’Ordre des médecins a eu à connaître d’une quarantaine d’affaires de ce type au cours des dix dernières années ».

Des affaires largement médiatisées

Certains actes délictueux « commis par une personne abusant de l'autorité que lui confère sa fonction » - qui bien souvent, se retranche derrière le geste médical en niant toute culpabilité - ont été largement médiatisés. Sont-ils anecdotiques ou bien seulement la partie émergée de l’iceberg ?

On se souvient ainsi qu’en 2003, le médecin parisien Gilbert Tordjman, accusé de viols ou d'attouchements sexuels par d'anciennes patientes (40 plaintes), était incarcéré à la prison de Fresnes [3]. En 2011, c’est un gynécologue nancéen qui avait fini par admettre les viols sur ses patientes lors d’examens médicaux très particuliers [4]. L’année dernière, c’est un autre gynécologue, le Dr André Hazout, qui était condamné à 8 ans de prison après

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