Un variant d’entérovirus D68 responsable de paralysies flasques sous haute surveillance

Dr Isabelle Catala

Auteurs et déclarations

14 avril 2015

San-Francisco-Etats-Unis -- Les mystérieux cas de paralysies flasques survenues en 2014 dans les suites d’infections à entérovirus D68 pourraient être liés à l’émergence d’un nouveau sous-type viral B1, selon le résultat de travaux menés en Californie et au Colorado et publiés par la revue The Lancet [1]. Ces cas sont survenus majoritairement aux Etats-Unis (115 cas confirmés dans 43 états dont 12 au Colorado) et au Canada, mais le reste du monde est à son tour concernée : après une première notification en France en octobre 2014, deux cas ont été signalés en Israël et deux cas en Norvège fin 2014.

Classification des entérovirus

Ces virus se divisent en entérovirus A, B, C, D et poliovirus. Malgré leur nom, ces virus à ARN ne donnent pas de gastroentérite mais des signes cérébro-méningés évoluant rapidement vers la guérison sans séquelle, lorsqu’ils sont symptomatiques. Les cas d’encéphalites, de paralysies et d’ataxies sont très rares (une dizaine par an en France).

Les poliovirus sont, à ce jour, les plus neurotropes d’entre eux.

Pas d’entérovirus dans le LCR mais un faisceau de présomption

Le sous-type d’entérovirus à tropisme neurologique (EVD68B1) a été découvert par analyse phylogénétique réalisée chez un total de 48 patients hospitalisés entre fin novembre 2013 et octobre 2014 : 25 présentaient une paralysie flasque, les autres des pathologies associées à la mise en évidence d’un entérovirus (2 encéphalites, 5 pneumonies et 16 méningites).

La moitié des patients présentant des paralysies flasques avait été infecté par un même sous type viral, qui a été détecté pour la première fois en 2011 en Chine et en Thaïlande. Ce virus a aussi été mis en évidence chez des patients atteints de pathologie pulmonaire en Italie en 2014. Chez l’autre moitié des patients, une recherche de l’ensemble des virus actuellement connus pour être à l’origine de paralysies flasques s’est révélée négative.

Les auteurs soulignent qu’ils n’ont pas pu mettre en évidence à l’examen direct d’entérovirus dans le LCR des patients, mais que cette situation est habituelle même avec les virus les plus neurotropes tels que l’entérovirus A71 à l’origine d’encéphalites. Ils précisent donc que le lien de causalité ne peut pas être affirmé avec certitude, mais qu’il s’agit d’un faisceau de présomption.

Un syndrome polio-like

 
Cette pathologie ressemble de plus en plus à la poliomyélite puisque la paralysie s’installe de façon permanente ou semi-permanente -- Dr Charles Chiu
 

Ce sous type B1 présente 5 à 6 mutations qui ont des similitudes avec le génome de la poliomyélite et avec un entérovirus neurotrope EV-D71. Mais tous les patients ne présenteraient pas le même risque de paralysie, il existerait une susceptibilité individuelle biologique. En effet, parmi les enfants inclus, deux étaient de la même famille et l’un n’avait présenté que des signes respiratoires alors que l’autre avait été paralysé.

Cette question est particulièrement critique puisque parmi les cas rapporté dans le Lancet, aucun n’a récupéré totalement de sa paralysie à 30 jours. Et à 60 jours, 70 % des enfants n’ont pas retrouvé du tout – ou alors très partiellement - leurs capacités motrices. Pour le Dr Charles Chiu, principal investigateur, « cette pathologie ressemble de plus en plus à la poliomyélite puisque la paralysie s’installe de façon permanente ou semi-permanente. Il y a donc urgence à surveiller cette épidémie et à travailler sur le virus afin de proposer des pistes de traitement voire un vaccin ». Et puisque la saison de l’entérovirus débute à la fin de l’été voire au début de l’automne, une mobilisation nationale et internationale rapide est nécessaire.

1 cas en France mais une surveillance à l’œuvre

Une équipe de Clermont-Ferrand avait rapporté en octobre 2014 dans Eurosurveillance un premier cas européen de paralysie flasque survenue chez un enfant de 4 ans qui avait été admis en réanimation pour une pneumonie bilatérale et un syndrome méningé associé. Il avait par la suite développée une paralysie flasque des 4 membres.

Interrogée par Medscape France, le Dr Audrey Mirand (CNR entérovirus, Clermont-Ferrand) précise qu’ « il s’agit du seul cas survenu dans notre pays. En France, l’introduction et la circulation des poliovirus sont surveillés au sein des hôpitaux : en cas de paralysie flasque, on multiplie les prélèvements (LCR, gorge, nasopharynx, selles), à la recherche du génome des poliovirus et des entérovirus. Il existe aussi une surveillance propre des entérovirus détectés dans les centres hospitaliers réalisée par les deux laboratoires de Clermont-Ferrand et Lyon, du Centre National de Référence Entérovirus (CNR Entérovirus), en collaboration avec l’InVS. Le but est double : alerter précocement sur la survenue d’épidémies ou l’émergence de formes cliniques inhabituelles et suivre la circulation des différents sous-types de virus ».

Impossible de prévoir une épidémie

Peut-on imaginer que l’épidémie prenne de l’ampleur au cours des prochains hivers ?

Pour le Dr Mirand, « il est impossible de prévoir une épidémie, et ce d’autant plus que la plupart des infections par EV-D68 se traduisent par des infections respiratoires dont la surveillance doit être encore améliorée. Les infections à entérovirus surviennent généralement sur un mode épidémique avec des vagues en été et en automne et les sous-types de virus tendent à se remplacer d’une année sur l’autre ».

Le virus détecté en France ne semble pas strictement similaire à celui décrit aux Etats-Unis, plusieurs sous-types de virus neurotropes pourraient-ils avoir émergé simultanément ?

« D’après les données de la littérature et l’analyse des séquences génomiques des souches d’EV-D68 circulantes, 3 clades (A à C) semblent avoir circulé en 2015, avec une prédominance du clade B. Les souches associées aux cas de paralysies décrites dans le Lancet appartiennent au clade B, comme la souche isolée en France. Dans l’état actuel des connaissances on ne peut pas parler d’un virus plus neurotrope que les autres entérovirus, ni d’un sous-type plus neurotrope. De façon similaire, des rares cas d’encéphalites ont été signalées avec EV-71 à l’origine de syndromes de pied-main-bouche », précise le Dr Mirand.

Crédit Image: Sections fines de virus EV-D68 en microscopie électronique, Cynthia S. Goldsmith and Yiting Zhang, CDC

 

REFERENCES:

  1. Greninger A, Naccache S, Messacar K et coll. A nouvel outbreak enterovirus D68 strain associated with acute flaccid myelitis cases in the USA (2012-14) : a retrospective cohort study. Lancet Infect Dis 2015. http://dx.doi.org/10.1016/ S1473-3099(15)70093-9

  2. Norder H, Magnius L. Can sequence data predict enterovirus D68 infection outcome? Lancet Infect Dis 2015. http://dx.doi.org/10.1016/ S1473-3099(15)70107-6

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