Le gouvernement veut booster le tourisme médical…lucratif

Jacques Cofard

Auteurs et déclarations

7 avril 2015

Paris, France – Alors que la France réunit de nombreux atouts pour attirer le tourisme médical, elle reste la lanterne rouge en la matière. Une agence dépendant du Premier ministre, France Stratégie, propose des pistes pour augmenter l’attractivité de la médecine hexagonale.

A l’échelle mondiale, les chiffres du tourisme médical aurait doublé en près de cinq ans. Les patients se rendant à l’étranger pour recevoir aussi bien des soins de confort ou esthétiques que des prises en charge de pathologies lourdes sont passés de 7,5 millions d’euros à 16 millions en 2012, selon une étude de France Stratégie [1]. En termes de « chiffre d’affaires », ce marché représenterait la bagatelle de quelque 60 milliards d’euros.

Deux flux de tourisme médical

Parmi ces touristes médicaux, il faut distinguer deux flux : ceux provenant des pays développés, qui recherchent des soins à moindre coût, et ceux originaires des pays émergents ou encore des pétromonarchies, qui se rendent à l’étranger avant tout pour recevoir des soins de qualité. Les choix des touristes médicaux provenant des pays développés se portent avant tout sur l’Amérique du Sud (Mexique, Costa Rica, Colombie, Argentine, Brésil), l’Asie (Inde, Thaïlande, Singapour), l’Europe de l’Est (Hongrie, Pologne) ou la Turquie. En revanche, les patients provenant du groupe « économies émergentes » sont originaires en majorité de la péninsule arabique : Arabie Saoudite, Koweït, principalement.

Pour établir le nombre de touristes médicaux potentiels, France Stratégie s’est appuyé sur deux études : l’une du cabinet de conseil Deloitte, qui estime pour sa part que le nombre de ces patients serait de 16 millions en 2012. Et celle du cabinet McKinsey, qui minore le nombre de touristes médicaux : « En excluant les urgences, les soins de confort ou transfrontaliers, elle évaluait entre 60 000 et 85 000 le nombre de touristes médicaux en 2008 ».

Entre ces deux extrêmes, France stratégie se base sur le nombre annuel mondial d’interventions chirurgicales, et compte, pour la seule chirurgie, à peu près 7 millions de touristes médicaux par an.

Qui sont les grands gagnants de ce nouvel eldorado ?

En Europe, Belgique et Allemagne tirent leur épingle du jeu. En Belgique, désormais, le nombre de patients non-résidents représente 1,5% des admissions à l’hôpital. Ils proviennent principalement des Pays-Bas. Pour quelles raisons ? Les néerlandais évitent ainsi des temps d’attente trop longs dans leur pays d’origine. Preuve de l’intérêt de la Belgique pour cette manne substantielle, l’Etat belge a créé en 2011 l’Observatoire de la mobilité des patients, qui publie annuellement un rapport sur le flux de patients non-résidents. En Allemagne, les touristes médicaux ne représentent que 0,5% de la patientèle prise en charge, ce qui représente 200 000 patients chaque année. Si leur nombre est peu élevé, les touristes médicaux représentent un marché de niche fort lucratif, à en croire l’Institut Hochschule Bonn-Rhein-Sieg [2]. A tel point que 10% des hôpitaux allemands proposent des aides, à destination de ces patients non-résidents, pour simplifier les formalités administratives, l’obtention de visas, des programmes de télévision en langue natale, etc.

 
Belgique et Allemagne au top pour la médecine – Hongrie et Pologne pour la dentisterie
 

Mais pour ce qui est des soins dentaires, la Hongrie et la Pologne se placent en pole position, eu égard au faible coût de ces soins dans ces pays d’Europe de l’Est. La Pologne a même poussé le luxe jusqu’à créer une chambre du commerce du tourisme médical.

Hors d’Europe, l’Inde semble leader dans ce nouveau marché. Ce pays, innovation rare, a créé un visa dédié au tourisme médical dit de catégorie M. Ce visa permet une entrée facilitée pour les patients non-résidents sur le territoire. Le personnel médical, très souvent formé à l’étranger, parle couramment anglais, et la télémédecine se développe à vitesse grand V.

Une situation « paradoxale » en France

Paradoxalement, la France, qui a parmi les meilleurs atouts pour développer le tourisme médical, arrive en bas du classement. Aucune donnée précise n’a encore été publiée sur les flux de patients non-résidents en France. Pour en avoir une estimation, France Stratégie se base sur le nombre de patients accueillis par l’AP-HP, soit 5400 patients, ce qui représente moins de 0,6% du total des séjours… Selon une autre méthode décrite par France Stratégie, le nombre de touristes médicaux se rendant en France serait de moins de 0,1%. Paradoxe, car la France réunit de nombreux avantages. Outre la qualité des soins, des techniques de pointe avancées, des professionnels reconnus à l’échelle internationale, le temps d’attente pour les soins est relativement court : « il est inférieur à quatre mois pour 93 % des opérations chirurgicales programmées, ce qui place la France au 3e rang parmi les onze pays de l’enquête du Commonwealth Fund » rapporte France Stratégie.

Autre avantage : le prix des traitements en France est peu élevé, comparé aux Etats-Unis - le rapport en faveur de la France est de 1 à 4. Pêle-mêle, France Stratégie cite en vrac d’autres ressources : expertise en santé publique, en gouvernance, gestion des risques… Sans compter le fait que la France est également le premier pays touristique au monde…

Comment ne pas créer une médecine à deux vitesses dans les hôpitaux ?

Alors, comment expliquer ce paradoxe ? L’opinion publique française ne semble pas prête à accepter ce nouveau « business », craignant la mise en place d’une médecine à deux vitesses. Pour y pallier, France Stratégie propose plusieurs pistes :

- Pour ne pas « embouteiller » les hôpitaux avec ces patients non-résidents, l’organisme propose de mieux recenser les lits disponibles, pour dégager une surcapacité d’accueil.

- Au chapitre de l’éthique, France Stratégie encourage par ailleurs la France à continuer d’accueillir à prix réduit les patients modestes provenant de pays pauvres.

- Pour ne pas aggraver les inégalités entre certains hôpitaux d’excellence (qui accueilleraient en priorité ces touristes médicaux et se constitueraient ainsi une rente) et des hôpitaux moins renommés, France Stratégie propose de mutualiser les recettes provenant du tourisme médical.

La loi Macron au secours du tourisme médical
Autre raison qui explique le faible développement du tourisme médical en France : l’interdiction faite aux hôpitaux français de pratiquer une activité commerciale. Cette barrière vient d’être levée par la loi pour la croissance et l’activité [3], dite loi Macron, adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale le 19 février et examinée au Sénat le 7 avril prochain.
L’article 42 de ce projet de loi propose d’autoriser les centres hospitalo-universitaires (CHU) à créer des filiales commerciales. Et à prendre des participations dans des sociétés de droit privé.

 

Quelques belles réussites
Si la France, au global, est à la traine, certains établissements de santé de l’hexagone se distinguent dans la coopération internationale.
L’Assistance publique des hôpitaux de Paris (AP-HP) a passé une convention d’expertise médicale scientifique et administrative avec Pékin, et a également remporté l’appel d’offres pour la mise en place d’un hôpital à Constantine.
L’Institut de recherche contre les cancers de l’appareil digestif (IRCAD) a labellisé deux structures, l’une à Taïwan et l’autre au Brésil.
Surtout, Gustave Roussy (ex IGR) a signé en 2013 un accord avec l’hôpital universitaire de Sharjah, aux Emirat Arabes Unis, pour y créer une unité Cancer du sein labellisée Gustave Roussy. L’expérience a été renouvelée au Kazakhstan.

 

REFERENCES :

  1. France Stratégie. Quelle place pour la France sur le marché international des soins ?

  2. http://www.fb01.h-brs.de/medizintourismus.html

  3. Projet de loi pour la croissance, l’activité et l'égalité des chances économiques

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