Genou : le talon d’Achille des danseurs

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

25 février 2015

Pantin, France – En tant que plus grosse articulation du corps, le genou agit comme un important centre de coordination de la jambe. Particulièrement sollicité, il est, avec le pied et la cheville, une zone de fragilité particulière chez les danseurs.

« L’articulation du genou réunit le fémur au tibia et le fémur à la rotule. Elle présente deux axes de liberté : flexion/extension et rotations en flexion. Les pathologies les plus fréquentes en danse classique, concernent l’appareil extenseur avec les pathologies fémoropatellaires et les tendinites rotuliennes (50%). Ces pathologies résultent souvent d’une dysplasie rotulienne ou trochléenne et/ou du travail forcé de l’en-dehors au niveau de la jambe dans le plié lors d’un déficit de l’en-dehors au niveau de la hanche, et/ou d’une raideur de la cheville limitant l’amorti lors des réceptions de sauts et/ou d’un manque de relâchement des quadriceps entre deux contractions. Hormis ces pathologies spécifiques, on retrouve chez les danseurs toutes les pathologies traumatiques du sportif : luxation aiguë de rotule chez l’adolescent, lésions méniscales et entorses, principalement lors des réceptions et des sauts. La pathologie dégénérative concerne le danseur plus âgé mais peut s’observer tôt après un traumatisme » a indiqué le Dr Anne Thiescé (rhumatologue spécialisée en traumatologie du sport et danseuse) lors du Forum international Danse et santé organisé par le Centre National de la Danse (CND) où elle a fait un tour d’horizon des principales lésions retrouvées chez les danseurs et de leurs traitements non-chirurgicaux.

Jusqu’à un quart des consultations des danseurs concerne le genou

 
Mon genou a les cartilages émiettés et je me suis déjà déboîtée six fois les rotules -- Isabelle Ciaravola
 

« En danse moderne (contemporaine), les études (principalement américaines) montrent que 10 à 25% des consultations des danseurs concernent le genou, avec de grandes disparités selon les techniques de danse (10 % Horton, 25% Graham).

La danse classique génère de son côté 14 à 20% de lésions au niveau de cette articulation. « Mon genou a les cartilages émiettés et je me suis déjà déboîtée six fois les rotules » témoigne l’étoile Isabelle Ciaravola.

Tous les types de danse sont concernés. « On peut imaginer que le nombre de blessures du genou soit bien plus élevé avec les danses urbaines comme le hiphop ou le street jazz, mais on ne dispose à ce jour d’aucune donnée épidémiologique » a indiqué le Dr Thiescé.

Particularités du danseur :
Certaines particularités expliquent la fréquence élevée de lésions du genou du danseur. Elles peuvent être physiques et techniques :
- Utilisation de l’en-dehors. Mal effectuée, soit par un déficit de la rotation externe de la hanche, soit parce qu’il est mal maitrisé, l’en-dehors est pris au niveau de la rotation externe du genou qui subit alors une forte contrainte, source de pathologies ;
- Hyperlaxité : responsable d’une instabilité mécanique et parfois d’un déficit proprioceptif augmentant le risque de traumatismes et de micro-traumatismes ;
- Recurvatum (hyper extension du genou) : soit inné, soit acquis et témoignant d’une hyperlaxité ligamentaire avec un déséquilibre entre l’hypertonicité du quadriceps et la laxité des ischiojambiers. Le recurvatum participe à l’instabilité de la rotule et à l’élaboration des douleurs du tibia (type fractures de fatigue et périostites) ;
- Fatigue qui diminue la proprioception ;
- Utilisation de chaussants ou danse pied-nu qui n’amortissent aucun choc ;
- Sol impropre à la danse : scène de danse, macadam, béton.

Pathologies de croissance : les apophysoses

Certaines pratiques artistiques, comme la danse et le cirque, sollicitent énormément les membres inférieurs. L’activité intense et l’hypersollicitation vont dans certaines conditions générer un déséquilibre entre croissance osseuse et développement musculaire. Très sollicités, certains groupes musculaires vont en effet entrainer une surcharge chronique sur le système musculo-squelettique.

A l’adolescence, le squelette n’est pas terminé, les apophyses ne sont pas encore soudées et constituent des lieux de prédilection pour des lésions de surcharge ; la maladie d’Osgood-Schlatter en est un exemple. Fréquente chez l’adolescent – elle toucherait environ 4% d’entre eux –, cette inflammation du noyau d’ossification qui correspond à l’attache inférieure du tendon rotulien sur la tubérosité tibiale antérieure est souvent bilatérale. Elle se traduit par des douleurs au niveau des genoux et une tuméfaction. Autre maladie apophysaire de croissance, la maladie de Sinding-Larsen intéresse cette fois l’attache supérieure du tendon rotulien sur la pointe de la rotule.

Dans les deux cas, le traitement passe avant tout par le repos sur la base de l'adage : « on n’a pas le droit d’avoir mal », considère le Dr Thiescé. Sont interdits les grands pliés, parfois les demi-pliés, les sauts. Interdiction qui vaut aussi bien dans les cours de danse que dans les cours de récréation, précise-t-elle. Préventivement, il faut limiter le travail excessif en pleine croissance (12-14 ans) et respecter la raideur passagère des muscles pendant cette période.

Syndromes rotuliens : les plus fréquents

Les syndromes rotuliens constituent la majorité des pathologies rencontrées. Au cours de la flexion du genou, la rotule ne s'engage pas ou s'engage mal dans la poulie que forme la trochlée fémorale. Les causes peuvent être d’origine physiologique : rotule plate, trop haute, désaxation des membres inférieurs avec genou valgum, recurvatum.

Mais elles sont aussi liées à la technique de la danse avec la rotation externe du genou (« en-dehors ») trop importante, la compensation d’une raideur de cheville, par exemple, après entorse et des légers déficits du vaste interne. Les douleurs observées alors sont antérieures, peuvent concerner tout le genou. Elles sont déclenchées par la mise en compression de la rotule sur le fémur en position prolongée de demi-plié, dans les sauts, dans les pliés répétitifs mais aussi dans les escaliers et en position assise prolongée. On note aussi des sensations de dérobement et de blocage fugace et parfois un léger épanchement.

Le traitement de ces symptômes en phase aiguë est classique : anti-inflammatoire, antalgique, glace et repos relatif, mais il sera surtout rééducatif avec un renforcement du vaste interne afin de recentrer la rotule en la tirant vers l’intérieur et un étirement du quadriceps.

Dans la pratique de la danse, on demandera à ce que le danseur fasse des pliés en relâchant le quadriceps et fasse attention à l’en-dehors.

Le port de semelle peut aider, en particulier en présence d’un genou valgum.

Deux types de tendinites

De nombreux muscles sont mis en cause dans les mouvements de flexion/extension et rotation du genou. Toute surcharge de travail ou contrainte anormale peut être à l’origine d’une inflammation.

 
Les examens complémentaires (radio, écho ou IRM) ne sont là que pour confirmer le diagnostic et contrôler le traitement — Dr Anne Thiescé
 

La tendinite rotulienne concerne surtout les danseurs masculins, c’est la tendinite du sauteur. Le diagnostic est clinique et dérive de l’histoire de la maladie. Les examens complémentaires (radio, écho ou IRM) ne sont là que pour confirmer le diagnostic et contrôler le traitement. L’apparition est brutale ou progressive. Les douleurs sont retrouvées en réception de saut, à la descente des escaliers, dans les « grands-pliés » et dans les stations assises prolongées. Elles sont somme toute assez proches de celles des syndromes rotuliens, on les distingue grâce à un empâtement local à la palpation du tendon rotulien. Elles cèdent à l’échauffement et réapparaissent au froid puis deviennent permanentes. « Le traitement de la phase aiguë comprend des antalgiques, des anti-inflammatoires - mais plutôt au bout de 2 à 3 jours puisque l’inflammation participe au processus de cicatrisation -, et de la glace pour son effet antalgique et anti-inflammatoire. En l’absence de consensus d’application, je préconise 2 fois 20 minutes par jour, mais cette pratique m‘est personnelle, précise le Dr Thiescé. Le repos doit être relatif car l’immobilisation crée une atrophie musculaire et diminue la vascularisation ». Le traitement est principalement rééducatif et kinésithérapeutique.

« Si aucune technique de physiothérapie (ultrasons, laser, ondes de choc radiales) n’a prouvé son efficacité de façon certaine, elles sont néanmoins très utilisées pour leur rôle antalgique et de relance de la réparation cellulaire. Les massages transverses profonds servent à mobiliser les adhérences et à favoriser la vascularisation et donc la cicatrisation. Quant aux étirements progressifs passifs et actifs (sans douleur) et au travail musculaire excentrique, ils sont essentiels pour éviter les rechutes douloureuses ». Ce travail doit se faire sur 4 à 6 semaines, nécessite pour chaque séance un échauffement, des étirements et des contractions sur des mouvements, qui peu à peu deviennent rapides et comprennent des charges. Ce n’est qu’à ce prix que l’on récupère totalement et que l’on peut reprendre sans risque de rechute » prévient la rhumatologue.

Pour ce qui est des autres traitements médicaux, il faut éviter les injections de cortisone, sous peine d’augmenter le risque de rupture. « On en entend malheureusement encore parler » regrette le Dr Thiescé. L’acide hyaluronique, principal constituant du liquide synovial, peut être injecté en péri-tendineux et en intra-articulaire. En augmentant la prolifération cellulaire, il stimule la réparation. Un traitement chirurgical est lui aussi possible.

Plus rare, la tendinite de la patte d’oie est une inflammation des trois tendons des muscles constituant la « patte d'oie » situés à la partie supéro-interne du tibia et participant à la stabilité du genou. Elle peut survenir lors d’une contrainte trop forte, en cas, notamment, de rotation externe des genoux, s’accompagne d’une petite tuméfaction, et entraine une douleur qui descend le long de la jambe. Les traitements sont classiques : anti-inflammatoire, glace…

Gonarthrose

L’arthrose se caractérise par la dégénérescence de l’articulation avec le pincement de l’interligne articulaire par la dégradation du cartilage, la création d’ostéophytes en péri-articulaire et la présence de géodes d’hyperpression et sous-chondrale. Cliniquement, on observe un gros genou avec des épanchements articulaires lors des crises.

L’arthrose fémoro-tibiale apparait après 40/50 ans, sauf en cas de traumatismes, par exempel des entorses avec ruptures ligamentaires ou des lésions méniscales. Elle peut survenir très précocement en cas de méniscectomies externes.

L’arthrose fémoro-patellaire est l’aboutissement du syndrome rotulien. Elle est plus précoce que la fémoro-tibiale. Les douleurs sont ressenties en flexion/extension et lors de la descente des escaliers. Il faut avant tout essayer la rééducation qui fonctionne relativement bien quand l’arthrose n’est pas trop évoluée.

En phase inflammatoire, le traitement comprend les AINS, la glace et, cette fois-ci, des injections de corticoïdes en intra-articulaire pour faire sécher l’articulation en cas d’épanchements articulaires récidivants. En phase mécanique, on utilise les anti-arthrosiques d’action lente (comme la glucosamine et la chondroïtine sulfate) et la rééducation. Les injections d'acide hyaluronique ont prouvé leur efficacité, à raison de trois injections toutes les semaines ou d’une injection unique. Il ne faut pas attendre une réparation de l’arthrose, mais une certaine indolence et un certain confort pour le patient. Sont aussi possibles : le lavage articulaire et la prothèse de genou. Enfin, d’autres techniques sont à l’étude comme l’injection de plasma autologue enrichi en plaquettes (PRP) et l’utilisation de cellules souches.

Privilégier la technique
Quelles que soient les pathologies, il est très important pour les prévenir de privilégier la technique à la performance, cela suppose de :
- respecter l’alignement hanche/genou/cheville dans le plié ;
- ne jamais forcer l’ « en-dehors » au niveau du genou mais de travailler l’ouverture au niveau de la hanche ;
- s’assurer dans les demi-pliés que les genoux sont au-dessus des doigts de pieds (enclume) ;
- éviter l’hyper-extension du genou.

 

Crédit photo : Edgar Degas, domaine public.


Pour en savoir plus :

Fiches Pathologie du danseur d’Anne-Violette Bruyneel , kinésithérapeute, Docteur en Sciences du Mouvement Humain.

Site Médecine des Arts dédié aux pratiques artistiques .

Vocabulaire de la danse classique , Wikipédia.

 

REFERENCES :

  1. Thiescé A. Genou et danse. Forum international Danse et Santé, 27 et 28 novembre 2014.

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