Trac et anxiété de performance du danseur : comment y faire face ?

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

16 janvier 2015

Pantin, France – L’anxiété est une émotion bien connue des artistes. Mais il faut différencier le trac de la scène, une situation habituelle de peur ou d’angoisse irraisonnée que l’on ressent avant d’affronter une épreuve, et dont les vertus sont stimulantes, de l’anxiété de performance, une émotion bien plus perturbante, voire pénalisante lorsqu’elle met l’artiste en difficulté. A l’occasion du Forum international Danse et santé organisé par le Centre National de la Danse (CND), le Dr André-François Arcier (co-fondateur et rédacteur en chef de la revue Médecine des arts) est revenu sur les différences entre ces deux types de stress, les mécanismes qui les sous-tendent et les moyens d’y faire face [1]

Avoir le trac, c’est normal

« La nervosité et le trac ne m’ont jamais quitté tout au long de ma carrière, avant de jouer » disait le musicien Pablo Casals. Et pour cause, le trac est un phénomène normal, physiologique. C’est une appréhension qui survient avant une épreuve - et monter sur scène pour se produire devant un public en est une – afin de mettre l’organisme en éveil. Souvent d’ailleurs cette émotion s’estompe lorsque l’action scénique démarre. Le trac est banal, et ils sont véritablement rares les artistes qui disent ne pas l’avoir. C’est le cas de Benjamin Millepied.

« Le trac ? En tant que danseur, je ne l’ai plus depuis longtemps. En revanche, la peur, je l’ai encore à chaque fois que je présente pour la première fois une nouvelle chorégraphie » affirme le directeur de la danse à l’Opéra de Paris. « On peut néanmoins penser d’ailleurs que certains artistes qui se plaisent à dire qu’ils n’éprouvent pas cette émotion la ressentent tout autant, mais l’expression qu’ils en ont a une connotation plus positive et ils utilisent d’autres mots pour la décrire » remarque le Dr Arcier. Correctement géré, le trac est un tel stimulant que certains artistes redouteraient même plutôt de ne pas avoir. On se souvient de ce mot de Sarah Bernhardt, assénant à une actrice qui se vantait de ne jamais ressentir le trac : « ne vous inquiétez pas, ça viendra avec le talent ». L’anxiété est normale parce qu’elle est adaptative. Le trac devient alors un état préparatoire qui permet à l’artiste de donner le meilleur de lui-même. Le comédien Louis Jouvet en proposait d’ailleurs une très élégante définition: « Le trac est un adjuvant, une sorte de préparation à l’anesthésie scénique, à l’inspiration pour accueillir la grâce sans laquelle il n’y a pas de grand comédien ».

L’anxiété de performance, en revanche, met l’artiste en difficulté

L’anxiété de performance scénique représente, elle, une émotion bien plus pénalisante susceptible de mettre à mal la performance scénique. Présente avant d’entrer sur scène, elle peut également survenir à tout moment pendant la représentation et perturber l’artiste. Le Dr Arcier la décrit de la façon suivante : il s’agit de « l’expérience persistante d’une appréhension stressante entrainant une baisse de l’habileté dans l’exécution artistique dans un contexte public par rapport à ce qui pourrait être attendu. »

Quand le trac tourne à la véritable panique alors les symptômes qui avaient pour rôle de mettre l’organisme en éveil se transforment en manifestations pathologiques et peuvent, à terme, obliger l’artiste à modifier profondément sa trajectoire professionnelle et donc sa carrière (arrêt de la scène, conduites addictives).

Connaitre les circuits du stress

De nombreuses réactions neurophysiologiques sont activées lorsque nous devons faire face à une situation d’évaluation, de jugement d’autrui. « La réaction la plus classique met en jeu le cerveau émotionnel, en particulier une petite structure, l’amygdale, qui réagit à des stimuli divers liés à la crainte de la situation, à l’appréhension vis-à-vis du risque, à la peur de ne pas réussir » explique le Dr Arcier.

Stimulée par des signes péjoratifs de danger, elle se met à son tour à informer les structures sous-jacentes comme l’hypothalamus. Le système sympathique est activé ; cette voie nerveuse très rapide va prendre en charge les réactions corporelles automatiques prévues dans les situations de danger (fight or flight, attaque ou fuite). L'activation des fibres sympathiques résulte en une libération, via la surrénale, de la fameuse bouffée d'adrénaline dans la circulation sanguine, celle qui engage notre corps et notre esprit dans la situation. En parallèle, un autre système hormonal, plus lent, va induire une sécrétion de cortisol, là encore, via la surrénale. Les deux systèmes concourent à répondre à des signaux provenant de l'environnement ou du corps interprétés par le système limbique comme une menace mais « autant l’adrénaline est un excitant positif, autant le circuit du cortisol est coûteux pour l’organisme et agit négativement sur l’immunité ». L’anxiété répond donc à une activation physiologique normale, tout dépend du sens que l’on va lui donner, ce qu’il faut, « c’est transformer le trac en énergie » précise le Dr Arcier.

Les manifestations du trac [2]
Le trac et plus encore l’anxiété de performance vont entraîner 4 familles de symptômes :
- Des symptômes corporels tel que accélération du rythme cardiaque (tachycardie), augmentation de la respiration, sueur, « gorge nouée », envie d’uriner, etc.
- Des symptômes cognitifs tel que des pensées parasites ou catastrophes, des pensées négatives sur soi et sur la prestation à mener.
- Des symptômes comportementaux tels qu’une agitation ou à l’inverse une inhibition, des incidents gestuels, des erreurs, etc.
- Des symptômes psychiques tels que des affects négatifs sur soi, une perte de confiance en soi et de l’estime de soi, de l’anxiété.

 

Le trac peut-il se traiter ?

Si le « kit d’activation » neurophysiologique dont dispose le corps pour réagir est inné et remonte à la nuit des temps (phylogénèse) car indispensable à la survie de l’espèce, de nombreux aspects de la gestion du stress (traits de caractère, estime de soi) relèvent de l’acquis (ontogénèse). « L’intérêt, c’est que ce qui a été appris peut se désapprendre. Si l’on prend l’exemple de la confiance en soi, 90% vient de l’acquis, explique le Dr Arcier. « On peut donc l’altérer, la détruire mais aussi la faire grandir. » Pour y arriver, les stratégies les plus efficaces s’inspirent des thérapies comportementales et cognitives : désensibilisaton systématique, restructuration cognitive, visualisation mentale, coping centré sur les émotions et/ou centré les problèmes, etc.

« Ces stratégies fonctionnent en remettant en perspective les paramètres situationnels du trac, les émotions qui lui sont liées, les pensées, les comportements, les schémas qui sous-tendent cet ensemble. Concrètement, cela suppose, par exemple, d’apprendre à être « ici et maintenant » ou encore à être « tolérant à l’incertitude » (car la vie en est une). Il s’agira aussi de se fixer des objectifs que l’on peut contrôler, sur lesquelles on peut agir… ». Autant de techniques qui ont fait leurs preuves et qui peuvent être apprises auprès de professionnels compétents. Elles permettent, au final, de retrouver la confiance en soi - l’ingrédient le plus important - car « il n’y a pas de performances sans confiance et de confiance sans nourritures affectives, éducatives et sociales » conclut le Dr Arcier.

Les moyens médicamenteux
D’autres moyens existent pour traiter l’anxiété de performance avec une efficacité variable selon la stratégie thérapeutique utilisée et les troubles ressentis, écrit le Dr Arcier sur son site [2].
Les moyens « alternatifs » comme l’homéopathie, la phytothérapie, l’acupuncture n’ont pas été évalués ; s’ils ont l’avantage de leur innocuité, leur efficacité est modeste. Les bêtabloquants sont également efficaces, notamment lorsque les signes cliniques de l’anxiété de performance s’expriment par des symptômes somatiques tels que l’accélération du rythme cardiaque. La prescription sera délivrée par un médecin qui connaît bien ces troubles, qui peut estimer valablement l’intérêt de ce traitement et qui peut associer dans le même temps des stratégies non médicamenteuses du trac.

 

REFERENCES :

  1. Arcier F. Le trac et l’anxiété de performance du danseur, comprendre le phénomène et se préparer psychologiquement à la scène. Forum international Danse et Santé, 27 et 28 novembre 2014.

  2. Arcier F. Le trac, Médecine des arts, 2010.

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