Sevrage tabagique : un vieux traitement d’Europe de l’Est pourrait intéresser le reste du monde

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

19 décembre 2014

Auckland, Nouvelle Zélande — Utilisée depuis 50 ans dans le sevrage tabagique en Europe de l’Est sous le nom de Tabex® pour un prix modique, la cytisine est restée dans l’ombre partout ailleurs. Elle serait pourtant plus efficace que les substituts nicotiniques, selon un essai de non-infériorité publié dans le New England Journal of Medicine [1].

Cet alkaloïde présent naturellement dans les graines du cytise (petit arbuste à fleurs jaunes souvent appelé « faux ébénier ») avait jusqu’ici uniquement fait l’objet d’études contre placebo.

Pour la première fois, le Pr Natalie Walker et coll. (Aukland, Nouvelle Zélande) ont réalisé une comparaison directe entre la cytisine et les substituts nicotiniques qui prouve l’efficacité du composé et ouvre probablement la voie à une utilisation plus répandue de ce traitement anti-tabac.

Comment agit la cytisine ?
La cytisine agit comme agoniste partiel sélectif des sous-types de récepteurs de l’acétylcholine nicotinique α4β2, impliqués dans la dépendance à la nicotine. Elle possède le même mécanisme d’action que la varénicline (Champix®, Pfizer), qui bénéficie, elle, d’une autorisation de mise sur le marché (AMM) dans le sevrage tabagique.

 

Premier essai randomisé contre un traitement de première ligne

Dans ce nouvel essai, les chercheurs ont randomisé 1310 adultes motivés à l’arrêt du tabac pour recevoir soit de la cytisine pendant 25 jours soit des substituts nicotiniques pendant 8 semaines. Les participants ont reçu la cytisine par la poste gratuitement ou des bons de réduction pour l’achat de patchs nicotiniques, de gommes ou de pastilles en pharmacie.

En parallèle, les participants ont bénéficié de quelques entretiens téléphoniques motivationnels via la ligne anti-tabac néo-zélandaise quitline. « L’essai a enrôlé des fumeurs cherchant à arrêter de fumer dans les conditions de la vraie vie » et non pas « dans les conditions de contrôle strictes des essais thérapeutiques classiques », souligne le Dr Nancy A. Rigotti (Massachusetts General Hospital, Boston, Etats-Unis) dans un éditorial accompagnant l’article [2].

Par précaution, les patients schizophrènes n’ont pas été inclus dans l’étude en raison de la similarité de la cytisine avec la varénicline, contre-indiquée chez les patients atteints de ce trouble psychiatrique.

Il ressort de la comparaison des deux types de produits que la cytisine est associée à un meilleur taux d’abstinence à un mois comparé aux substituts nicotiniques (critère primaire de jugement) (40 % vs 31 %, p<0,001). En outre, le taux d’abstinence reste supérieur aux substituts nicotiniques après 6 mois de suivi (22 % vs 15 %, p=0,02).

Le temps moyen avant rechute est de 53 jours dans le groupe cytisine versus 11 jours dans le groupe recevant un substitut nicotinique.

Plus d’effets secondaires mais peu d’arrêts de traitement

Seul bémol, le taux d’effets secondaires est supérieur avec la cytisine (288 événements rapportés sur 204 participants versus 174 événements rapportés sur 134 participants ; risque relatif = 1,7, p<0,001). Ils sont pratiquement deux fois plus fréquents à 6 mois.

Cependant, seul 5 % des patients ont arrêté le traitement en raison de sa toxicité. Les effets indésirables les plus fréquents sont les nausées et les vomissements et les troubles du sommeil comme observés contre placebo et avec la varénicline.

Les effets secondaires psychiatriques rapportés en post-marketing pour la varénicline ne sont pas observés dans cette étude. Toutefois, sa taille ne permet pas de détecter des événements rares. L’éditorialiste note qu’aucun sur-risque psychiatrique n’a été signalé en Europe de l’Est mais, elle s’interroge sur le niveau de pharmacovigilance.

Les limites de l’étude

Si ces résultats sont encourageants, les auteurs et l’éditorialiste rapportent plusieurs biais possibles à l’étude. Ils soulignent notamment que l’étude n’a pas été réalisée en aveugle et que l’abstinence et les effets secondaires ont été rapportés directement par les utilisateurs.

Aussi, 20% des participants avaient déjà utilisé des substituts nicotiniques et étaient « non-répondeurs » à cette stratégie de sevrage.

Les chercheurs s’accordent sur le fait que d’autres études seront nécessaires pour confirmer le rapport bénéfice-risque de la cytisine dans le sevrage tabagique et pour préciser sa place dans l’arsenal thérapeutique.

Un traitement peu coûteux pour le plus grand nombre

 
Il y a des millions de fumeurs qui pourraient en bénéficier de par le monde -- Nancy Rigotti
 

Toutefois, Nancy Rigotti, souligne que la cytisine est très peu chère, qu’elle est utilisée depuis des décennies et que toutes les données de la littérature montrent son efficacité et sa bonne tolérance.

« Il y a des millions de fumeurs qui pourraient en bénéficier de par le monde. Le rationnel pour son autorisation de mise sur le marché n’est pas que son efficacité soit supérieure aux autres produits déjà disponibles mais que les traitements actuellement en vente ne sont pas accessibles au plus grand nombre, en particulier dans les pays à faibles ou à moyens revenus, en raison de leur coût », souligne-t-elle.

Elle appelle les autorités de régulations à faire preuve de réactivité pour accélérer l’autorisation de mise sur le marché d’un produit peu coûteux.

« Il y a urgence. Le tabac est la première cause de décès évitable à travers le monde […] Nous pouvons sauver des vies en rendant les traitements efficaces accessibles à tous les fumeurs », conclut la spécialiste du tabac.

 

L’étude a été financée par une bourse du Health Research Council of New Zealand. Les liens d’intérêt des auteurs sont consultables sur le site du NEJM.
Le Dr. McRobbie a rapporté des honoraires pour des présentations orales de la part de Johnson & Johnson et des financements par Pfizer.
Le Dr. Rigotti a rapporté des honoraires de UpToDate et d’autres aides non financières et de Pfizer sans rapport avec ce travail.

 

REFERENCES:

1. Walker N. Howe C. Glover M. et coll. Cytisine versus Nicotine for Smoking Cessation. N Engl J Med 2014; 371:2353-2362. December 18, 2014

2. Rigotti N. Cytisine — A Tobacco Treatment Hiding in Plain Sight. N Engl J Med 2014; 371:2429-2430. December 18, 2014

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