Termes médicaux : Google traduction souvent « lost in translation »

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

18 décembre 2014

Royaume-Uni — Peut-on utiliser Google Traduction à l’hôpital ou au cabinet médical pour expliquer des termes médicaux à un patient qui ne parle pas la langue des soignants ? Deux chercheurs anglais ont fait le test. Avec un taux de précision de 58%, il en ressort que la confiance que l’on peut avoir en ce traducteur électronique est toute relative [1]. Une attention particulière doit être portée à la traduction vers une langue rare (non européenne) et sur des sujets délicats (question de vie ou de mort, procédures légales) où un traducteur « humain » sera préféré.

Mots médicaux : communiquer avec un étranger reste un challenge

Comme chaque année, le BMJ nous livre son lot d’articles décalés dans son édition de Noël. Celui proposé par les anglais Sumant Patil et Patrick Davies n’est pas sans intérêt car il s’intéresse au langage et plus spécifiquement aux mots et aux expressions du domaine médical. Comme le précisent les auteurs, la communication dans le domaine médical est essentielle et, selon les bonnes pratiques, « le médecin doit écouter attentivement son patient, prendre en compte son point de vue et répondre honnêtement à ses questions ». Déjà pas évident quand les différents interlocuteurs parlent la même langue, mais on imagine quand le patient ne maitrise pas le langage du pays où il est soigné !

« Au Royaume-Uni, la plupart des hôpitaux disposent de services de traducteurs, mais c’est cher et contraignant. De fait, discuter d’un sujet médical, éthique et thérapeutique complexe avec les nuances que cela suppose avec un patient dont les connaissances de la langue sont limitées reste un challenge. » Et l’auteur de citer, l’exemple d’un enfant du service, très malade, et dont les parents ne parlaient pas anglais, qui l’a conduit à se rabattre sur Google traduction pour expliquer la situation. Le personnel médical a dû faire confiance au traducteur électronique en espérant que le logiciel rendrait compte fidèlement de leurs explications médicales complexes. L’enfant a fort heureusement retrouvé la santé et les soignants se sont assurés par la suite, grâce à un traducteur « humain », que les explications avaient bien été comprises par la famille. Cette histoire a donné l’idée aux auteurs de se pencher sur l’adéquation des traductions de « Google translate » pour les termes médicaux.

10 phrases en 26 langues

Pour ce faire, les auteurs se sont mis d’accord sur 10 phrases prononcées couramment dans le milieu médical et les ont passées à la moulinette de Google Trad pour 26 langues différentes (8 langues d’Europe de l’Ouest, 5 langues d’Europe de l’Est, 11 langues asiatiques et 2 langues africaines). Chacune des phrases traduites a ensuite été envoyée à un locuteur natif pour chacune des langues en lui demandant sa retraduction en anglais. Ces dernières versions ont ensuite été comparées aux phrases originales. Si le sens initial était absent ou incorrect, les phrases étaient considérées comme fausses, de petites erreurs grammaticales étaient en revanche tolérées.

L’étude porte sur 260 traductions (10 phrases médicales traduites en 26 langues). Après analyse, 150 d’entre elles (57,7%) ont été considérées comme correctes et 110 fausses. Les langues africaines ont conduit au taux d’erreurs le plus élevé (55 %), suivies par les langues asiatiques (54%), les langues d’Europe de l’Est (38%), les langues d’Europe de l’Ouest ayant été les plus précises avec seulement 26% d’erreurs. La phrase qui a été la plus correctement traduite dans les différentes langues était « Your husband has the opportunity to donate his organs »* (88,5%) alors que « Your child has been fitting » n’a été correctement traduite que dans 7,7% des cas. Le Swahili a conduit aux plus mauvais résultats (10% d’adéquation), et le portugais aux meilleurs (90%).

En termes d’erreurs, les auteurs rapportent de sérieux « misfits », allant du contresens total : « your child is fitting » est traduit en Swahili par « Your child is dead » à des choses plus drôles, voire poétiques. En polonais, «Your husband has the opportunity to donate his organs» a été traduit par «Your husband can donate his tools. » En Marathi «Your husband had a cardiac arrest» a donné «Your husband had an imprisonment of heart» et en Bengali «Your wife needs to be ventilated» a été traduit par «Your wife wind movement needed. »

Google traduction : en dernier recours et pas pour des informations subtiles et essentielles

Conclusion des auteurs : même si Google traduction est un outil de traduction bien pratique (et gratuit) avec ses 80 possibilités de traduction, difficile de lui faire confiance quand il s’agit de termes médicaux, sous peine de tomber dans de l’approximatif, du contresens (aux conséquences parfois terribles comme avec le Swahili), voire un charabia totalement incompréhensible.

Comme le disent avec humour les auteurs anglais, le « just google it » qui laisse penser que l’on peut tout simplifier à outrance ne vaut pas pour le domaine médical. Pour les procédures les plus délicates, celles impliquant un consentement (avant chirurgie, par exemple), le traducteur de Google ne devrait, selon eux, être utilisé qu’avec beaucoup de précautions, quand toutes les autres solutions ont été épuisées, autrement dit en dernière ligne.

* Pour que le lecteur ne soit pas totalement « lost in translation », les phrases choisies ont été conservées dans la langue originale de l’article, soit l’anglais, mais pourront être traduite par tout un chacun dans Google traduction.

What about France ?
« En France, l'AP-HP met à la disposition des médecins sur le site intranet un lexique dans pas mal de langues qui permet de faire un interrogatoire sommaire en montrant aux patients la question écrite en français et la ligne dans leur langue, explique le Dr Isabelle Catala, collaboratrice pour Medscape France et par ailleurs urgentiste à l’hôpital Foch (Suresnes). Dans la plupart des hôpitaux de grande taille (plus de 500 lits), ce type d'outil est disponible auprès des ressources humaines. Sur les sites intranet des établissements, il y a aussi ce que l'on appelle les ressources internes, c'est-à-dire un répertoire précisant quelles langues sont parlées par les agents hospitaliers (par exemple, une manipulatrice radio qui parle roumain). Parfois, on fait appel à un proche traducteur que l'on garde pour l'interrogatoire et parfois pour l'examen clinique (au minimum par téléphone). Quant à Google traduction, dans mon service, on l’utilise surtout pour poser des questions en chinois. »
Pour ce qui est des médicaments, « on se fie à la DCI, un système qui fonctionne de façon quasiment universelle sauf en Chine ».
« A Paris, les langues les plus traduites dépendent aussi des spécialités : chinois et japonais en psychiatrie (syndrome de la jeune fille en formation à Paris qui décompense), chinois en traumatologie (l’entorse du touriste), mais aussi le polonais et le tamoul aux Urgences, ou encore l’arabe et le portugais. En province, les langues étrangères les plus utilisées ne sont pas les mêmes, bien sûr, et diffèrent selon les régions.»

 

A savoir : L'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé (Inpes) propose des Livrets de santé bilingues déclinés en 23 langues (dont des dialectes) pour aider à la communication avec les personnes migrantes ou étrangères en situation précaire sur les thématiques de santé et de prévention. Chaque double page présente un texte en français sur la gauche et sa traduction dans la langue étrangère choisie sur la page de droite. Les livrets sont consultables en ligne et disponibles à la commande sur le site Internet de l'Inpes .

 

REFERENCE:

  1. Patil S, Davies P. Use of Google Translate in medical communication: evaluation of accuracy. BMJ2014; 349doi: http://dx.doi.org/10.1136/bmj.g7392

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