Anorexie des sportifs : pas toujours facile à identifier et pourtant dangereuse

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

9 décembre 2014

Pantin, France – « Il existe une prévalence élevée de troubles du comportement alimentaire (TCA) chez les sportifs et cette fréquence est trois fois supérieure à celle que l’on retrouve dans la population générale. Différente de l’anorexie mentale mais pouvant y conduire, l’anorexia athletica (ou anorexie du sportif) en est une illustration » a affirmé le Dr Paule Nathan (spécialiste en médecine du sport, diabète, nutrition, endocrinologie), lors du Forum international Danse et santé organisé par le Centre National de la Danse (CND). Si en tant que sport à visée esthétique, la danse est particulièrement concernée, aucun sport et sportifs (les femmes comme les hommes) n’est épargné. Le dépistage et le traitement précoces sont essentiels pour éviter d’impacter la santé, et, à terme, nuire à l’activité sportive. La prévention doit être une préoccupation des acteurs de proximité. C’est pourquoi il est essentiel de former les professionnels de santé qui encadrent le sportif (médecins traitants, médecins du sport, médecins nutritionnistes, diététiciens), d’informer les entraîneurs et de sensibiliser les parents.

Anorexia athletica : spécifique du monde sportif

 
L’anorexia athletica : spécifique du monde sportif et caractérisée par la limitation consciente du poids corporel dans le but d’améliorer les performances sportives -- Dr Paule Nathan
 

Les sportifs constituent une population particulière du fait de leur personnalité propre, de leurs entraînements spécifiques, des contraintes alimentaires, physiques et esthétiques liées à leur sport. « Toutes ces pressions peuvent conduire à l’anorexia athletica, spécifique du monde sportif et caractérisée par la limitation consciente du poids corporel dans le but d’améliorer les performances sportives, précise la nutritionniste. Dans l’anorexia athletica, la perte de poids est très progressive et non rapide et les troubles sont, le plus souvent, subcliniques - à la différence de l’anorexie mentale d’installation plus rapide et évidente cliniquement. La boulimie ou les vomissements sont moins présents. Il faut y penser car l’évolution de l’anorexie du sportif est insidieuse et peut échapper à ceux qui gravitent tous les jours autour de lui. » Si dans l’anorexie athletica, le sportif abandonne cette autocontrainte alimentaire et retrouve un poids normal à l’arrêt de la compétition, « il semble néanmoins exister un continuum de passage des troubles du comportement alimentaire pouvant évoluer vers des troubles cliniques plus graves de mauvais pronostic comme l’anorexie mentale et la boulimie nerveuse ». La vigilance est donc de mise.

TCA : pas si rare

Apparu il y a une dizaine, le concept d’anorexie athlétique correspond à une réalité. En 2004, l’étude norvégienne de Sundgot-Borgen s’est attachée à déterminer la prévalence de l’anorexie mentale, de la boulimie, de l’anorexia athletica et des troubles alimentaires non spécifiques chez les 1 620 athlètes de haut niveau norvégiens, hommes et femmes, versus un échantillon de 1 696 représentants de la population norvégienne [2]. Des troubles du comportement alimentaire subcliniques ou cliniques ont été retrouvés chez 13,5 % des athlètes versus 4,6% des témoins, plus importante chez les athlètes féminines que chez les athlètes masculins, et plus fréquente chez les sportives qui pratiquent un sport esthétiquement dépendant du poids (GRS, danse, patinage artistique…) que dans d’autres sports.

En France, l’étude menée en 2009 par la DRJSCS-PACA et la Faculté des Sciences du Sport de Marseille [3] chez 137 adolescents sportifs (84 sportifs de haut niveau et intensifs et 53 sportifs de loisirs, 77 garçons pour 60 filles) a retrouvé des symptômes de TCA chez 27 % de ceux qui pratiquent l’athlétisme, 43 % des sports à catégories de poids et 50 % des sports à visée esthétique. Des comportements compensatoires ont été observés chez 23 % des athlètes, 33 % des sportifs pratiquant des sports à catégories de poids et 12 % des sportifs pratiquant des sports à visée esthétique.

La majorité des sports sont concernés
La majorité des sports peuvent être concernés en raison des entraînements physiques intensifs et de la pression importante de la part des entraîneurs et des parents.
Les sports dits de minceur
Le poids joue un rôle essentiel, voire prépondérant dans la pratique des sports à visée esthétique. Apparence longiligne et minceur sont valorisées et sont quasi indispensables à la réussite : comme la danse, la gymnastique artistique et rythmique, le patinage artistique, les sports de glace et la natation synchronisée.
Les sports à contrainte de poids bas
Dans les sports à catégorie de poids, le sportif doit correspondre à la catégorie inférieure pour être le plus performant. C’est le cas par exemple de la lutte, de la lutte gréco-romaine, du judo…
Les sports qui nécessitent des qualités antigravitationnelles techniques
Il s’agit du saut à ski, du ski alpin (descendeurs), du saut en hauteur, du saut en longueur ou encore de l’escalade.
Autres sports
Les sports d’endurance (cyclisme, biathlon, course à pied…) sont concernés par les TCA, tout comme les sports de balle (tennis…).

 

Un profil psychologique particulier

L’anorexie athletica relève d’un profil psychologique particulier. On retrouve, chez les athlètes qui en souffrent, «une attitude perfectionniste à outrance et une insatisfaction envers lui-même avec un manque de confiance en soi, un manque d’estime de soi et une insatisfaction par rapport à son poids et son image. S’ajoute une préoccupation excessive de l’image du corps conjuguée à une pression culturelle axée sur le rôle majeur de l’hyperminceur dans la réussite » considère le Dr Nathan.

La danse classique est à ce titre emblématique. « C’est l’exemple même du sport qui exerce une forte pression sur la silhouette ».

En 2011, Herbrich s’est intéressé aux danseurs de ballet [4]. Pour déterminer la fréquence des troubles spécifiques liés à la danse, il a comparé 52 danseurs de ballet âgés de 13 à 20 ans en classe préprofessionnelle avec 52 patients souffrant d’anorexie mentale et 44 témoins étudiants non sportifs du même âge. Les critères étudiés étaient les troubles alimentaires cliniques, l’anorexia athletica et les troubles de l’image de soi.

Entrevues et questionnaires d’autoévaluation ont montré que 44,3 % des danseurs de ballet présentaient une insuffisance pondérale (IMC < 17,5). En outre, 1,9 % souffraient d'une anorexie mentale contre 0 % des étudiants non sportifs et 5,8 % d'une anorexia athletica contre 2,3 % chez les étudiants.

Les TCA chez les sportifs à activité intensive : comment les repérer

Plus tôt les TCA sont dépistés, plus la possibilité de les guérir est importante. Les entraîneurs sont en première ligne pour détecter les signes d’alarme pour dépister les signes précurseurs d’un TCA ou les troubles associés à un TCA avéré. Au moindre doute, un diagnostic clinique et une évaluation par questionnaire ou entretien seront les plus efficaces. La détection peut se faire par :

• le signe de Russel. Il est repéré par la dermabrasion ou l’existence de callosités du dos de la main dues au frottement répété des dents lors des vomissements auto-induits.

• un amaigrissement rapide et supérieur ou égal à 25 % du poids du corps ;

• la triade de la femme athlète qui consiste en l’association de troubles du comportement alimentaire, d’une aménorrhée et d’une ostéoporose.

Signes cliniques des TCA
Les troubles du comportement alimentaire doivent être évoqués devant :
• des troubles de la croissance, des anomalies de la masse osseuse ou des pathologies traumatiques ;
• une aménorrhée primaire ou secondaire;
• une fonte musculaire ;
• des pathologies dentaires, gastriques ou oesophagiennes déclenchées par les vomissements répétés ;
• des troubles cardiovasculaires : tension artérielle basse avec bradycardie, arythmie en relation avec des troubles électrolytiques, troubles circulatoires (peau marbrée, violacée, extrémités froides et moites, syndrome de Raynaud, oedèmes de carence) ;
• des atteintes des phanères avec peau sèche, cheveux ternes et secs, ongles striés et cassants, hypertrichose et lanugo ;
• des troubles de l’humeur, des troubles anxieux et dépressifs et des troubles du sommeil.

 

Prévention : tous concernés

« La prise en charge doit être ferme et constructive » indique la nutritionniste, avec notamment une diminution des volumes d’entraînement.

 
La prise en charge doit être ferme et constructive.
 

« La prévention, quant à elle, est du ressort de tous. C’est pourquoi, il est essentiel de former les professionnels de santé qui encadrent le sportif (médecins traitants, médecins du sport, médecins nutritionnistes, diététiciens), d’informer les entraîneurs et de sensibiliser les parents. Les pensées et des conversations orientées vers le poids, des pesées fréquentes, des prises alimentaires isolées en dehors de la famille, du groupe et des amis sont autant d’indices qui doivent alerter».

On pourra aussi rappeler aux sportifs à quel point le contrôle excessif du poids peut être contre-productif pour leur pratique : « l’utilisation à outrance d’artifices pour perdre du poids comme les régimes restrictifs, l’hyperactivité pour mieux gagner est le meilleur moyen pour altérer la santé, avec amoindrissement des réserves énergétiques, baisse de la capacité à s’entraîner et à participer à des compétitions » rappelle le Dr Nathan.

Messages-clés
Les troubles du comportement alimentaire sont fréquents dans tous les sports mais sans doute différents des troubles habituellement décrits en population générale.
Les comportements compensatoires et les troubles subcliniques sont spécifiques de la population sportive. Une fois repérés, ces TCA devraient faire l’objet d’une évaluation de la gravité sur les plans clinique, biologique et psychopathologique. En cas d’amaigrissement important, la diminution ou même la suspension de toute activité physique et sportive fait partie de l’injonction thérapeutique.
Ces troubles induits par la pratique sportive intensive disparaissent à l’arrêt de la carrière sportive dans la grande majorité des cas. Mais ils peuvent parfois être la porte d’entrée d’une véritable anorexie.

 

Pour en savoir plus :

Prévention des troubles du comportement alimentaire du sportif .Direction régionale Jeunesse Sport et Cohésion sociale PACA

Anorexie mentale : prise en charge . HAS ; 2010.

 

REFERENCES :

  1. Nathan P. Anorexie/Anorexie athletica, comment s’y retrouver. Forum international Danse et Santé, 27 et 28 novembre 2014.

  2. Sundgot-Borgen J, Torstveit MK. Prevalence of eating disorders in elite athletes is higher than in the general population. Clin J Sport Med 2004; 14 : 25-32.

  3. Bonanséa M, Maïano C, Monthuy-Banc et al. Troubles du comportement alimentaire chez les sportifs intensifs et de haut niveau en région PACA. Performance et Santé N°14. Direction régionale Jeunesse Sport et Cohésion sociale PACA, Octobre, Novembre, Décembre 2010.

  4. Herbrich L, Pfeiffer E, Lehmkuhl et al. Aneroxia athletica in pre-profesionnal ballet dancers. J Sport Sci 2011; 29: 115-23.

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