Les antidépresseurs rendraient les hommes moins « amoureux »

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

24 octobre 2014

Berlin, Allemagne – L’utilisation à long terme des antidépresseurs est associée à un « émoussement émotionnel » qui s’exprime différemment chez l’homme et chez la femme, selon une nouvelle étude présentée lors du 27ème congrès de l’ European College of Neuropsychopharmacology (ECNP) [1].
Si les problèmes sexuels associés à l’utilisation des antidépresseurs sont bien connus, l’impact de ces médicaments sur les sentiments amoureux n’avait jusqu’ici quasiment jamais été étudié.

Pr Donatella Marazziti

Dans ce nouveau travail, le Pr Donatella Marazziti (Université de Pise, Italie) et coll. ont enrôlé près de 200 adultes souffrant de dépression légère à modérée qui recevaient des antidépresseurs. Ils les ont soumis à un nouveau questionnaire : le Sex-Attachment-Love Test (SALT) en trois parties : sur la sexualité, l’attachement et les sentiments amoureux. Il fallait approximativement un quart d’heure pour répondre aux 40 questions.

Un effet délétère sur les sentiments plus marqué chez les hommes que les femmes

Les résultats montrent que les antidépresseurs ont un effet délétère différent sur la sexualité (p=0,007) et les sentiments amoureux (p=0,037) en fonction du sexe féminin ou masculin.

Le score total pour les questions relatives au sexe était significativement supérieur (donc plus de dysfonctionnement) chez les femmes qui prenaient des antidépresseurs tricycliques que chez les hommes (35,7 vs 32,06, p=0,019).

En outre, le score total pour les questions relatives aux sentiments amoureux était supérieur (plus d’atténuation des sentiments) chez les hommes qui recevaient des inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) que chez les femmes (25,71 vs 23,13, respectivement, p=0,036).

 
La donnée la plus surprenante de notre travail est que les hommes sont plus affectés que les femmes sur le plan émotionnel -- Pr Marazziti
 

« Les ISRS semblent provoquer plus de troubles émotionnels que les antidépresseurs tricycliques chez les hommes. Les femmes sous antidépresseurs semblent, elles, « préservées » de cet effet secondaire », notent les auteurs.

« La donnée la plus surprenante de notre travail est que les hommes sont plus affectés que les femmes sur le plan émotionnel », insiste le Pr Marazziti.

Selon la psychiatre, cette différence pourrait s’expliquer par le fait que « souvent, les femmes ressentent les choses plus profondément. Les médicaments pourraient donc être mieux tolérés chez les femmes. Mais, il ne s’agit là que de spéculations. »

Des différences entre les ISRS et les antidépresseurs tricycliques

Lors de l’analyse des questionnaires, les investigateurs ont observé que, globalement, les patients qui recevaient des ISRS avaient plus de réponses « moins qu’avant » dans la section sur l’attachement et sur les sentiments amoureux que ceux qui prenaient des antidépresseurs tricycliques.

« En général, les patients se sentaient moins engagés vis-à-vis de leur partenaire et plus détachés qu’avant le début du traitement », expliquent les chercheurs.

 
Nos résultats semblent indiquer que les ISRS sont plus souvent associés à des effets secondaires émotionnels -- les auteurs
 

Les hommes qui recevaient des ISRS avaient plus de réponse « moins qu’avant » que les femmes dans la partie sur l’attachement. Par exemple : « Je sollicite mon partenaire pour un conseil ou un soutien (37,5% vs 15,8%, p=0,006) et dans la partie sur les sentiments amoureux « Je tiens à mon partenaire (39,7% vs 16,7%, p=0,001).

Les femmes qui recevaient des antidépresseurs tricycliques avaient plus de réponses « moins qu’avant » que les hommes pour la plupart des items relatifs à l’activité sexuelle. Par exemple : « Je suis sexuellement attirée par mon partenaire (42,5% versus 19,4%) et « Je cherche à avoir des rapports sexuels avec mon partenaire » (57,6% versus 27,8%, p=0,012).

La baisse de la libido chez les hommes recevant des ISRS n’est pas retrouvée dans cette étude alors qu’elle est bien documentée.

Pour le Pr Marazziti et coll, l’effet délétère des ISRS n’est pas retrouvé probablement en raison du petit échantillon de l’étude ou pour des raisons culturelles, les italiens ayant des difficultés à parler de leurs problèmes sexuels.

Lors d’une session sur les effets secondaires sexuels des psychotropes qui a eu lieu le même jour, le Pr David Baldwin (Université de Southampton, Royaume-Uni) a rappelé que 40 à 50 % des patients sous antidépresseurs recevaient une prise en charge suite à la survenue de dysfonctions sexuelles [2]. Il a confirmé qu’«actuellement, il y avait peu de différence entre les antidépresseurs de première et de seconde génération sur l’apparition de problèmes sexuels. »

Globalement, « nos résultats semblent indiquer que les ISRS sont plus souvent associés à des effets secondaires émotionnels », concluent les auteurs, qui se demandent dans quelle mesure ont doit réellement remplacer les antidépresseurs tricycliques par les ISRS.

Hans-Ulrich Wittchen

 « Il s’agit des premières observations d’un effet différent entre les ISRS et les antidépresseurs tricycliques dans les deux sexes », remarquent les auteurs.

Commentant ces résultats, Hans-Ulrich Wittchen (psychologie clinique et psychothérapie, Université technique de Dresde, Allemagne) a salué le fait que l’étude s’intéresse à des complications qui n’avaient jusqu’ici jamais été étudiées [attachement, sentiment amoureux] et qui ont un impact important sur la qualité de vie des patients.

En revanche, il indique qu’il est difficile de tirer réellement des conclusions de ce travail en raison de la petite taille de l’échantillon étudié.

Caractéristiques des participants
Les 192 patients italiens sélectionnés pour participer à l'étude (64% de femmes, âge moyen 41,2 ans) prenaient un antidépresseur depuis au moins 6 mois, et étaient impliqués dans une relation amoureuse depuis en moyenne 150 mois avant de débuter leur traitement.
En tout, 76 femmes et 33 hommes recevaient un ISRS. Le plus utilisé était la paroxetine, suivi par l'escitalopram, le citalopram et la sertraline. En parallèle, 48 femmes et 35 hommes recevaient un antidépresseur tricyclique. Le plus prescrit était la clomipramine suivi par l'imipramine, l'amitriptyline et la trimipramine.
Globalement, 60 % des participants étaient mariés, 24% vivaient en concubinage et 15% vivaient seul. 93% étaient hétérosexuels et 7 % homosexuels.

 

Les auteurs n'ont pas de liens d'intérêt en rapport avec le sujet.

 

REFERENCES :

  1. Dr Marazziti. Abstract P.2.e.001. 27ème European College of Neuropsychopharmacology (ECNP) Congress. Dimanche 19 Octobre 2014

  2. Baldwin D. The sexual side effets of psychotropic drugs. Dimanche 19 octobre 2014

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