Antibiothérapie : la recherche quasiment au point mort

Vincent Bargoin

Auteurs et déclarations

15 août 2014

Birmingham, Royaume-Uni – Parler de décalage entre le développement des résistances bactériennes et le traitement des maladies infectieuses est presque un lieu commun. Dans le Lancet Infectious Disease, deux auteurs de l’université de Birmingham, Eilis C Bragginton et Laura J V Piddock, tentent de chiffrer la part de la recherche en bactériologie dans la recherche britannique [1]. Le chiffre est à pleurer : entre 2008 et 2013, ce domaine représentait 1,9% des financements par le secteur public et le secteur privé à but non lucratif, tandis que l’antibiothérapie, elle, pesait 0,7%.

« Pour résoudre la crise de la résistance aux antibiotiques, les niveaux actuels de financement sont inadéquats et doivent être accrus substantiellement », concluent-ils.

Fleming, déjà…

Le moins que l’on puisse dire est que sur le problème des résistances bactériennes aux antibiotiques, les alertes internationales se multiplient. Depuis 2013, l’OMS, l’Union Européenne et le Forum Economique Mondial ont tour à tour qualifié ce problème de crise sanitaire mondiale.

En 2011, l’UE chiffrait déjà les conséquences à 25 000 morts par an en Europe, et à 1,5 milliard d’euros.

Quant à l’extrême faiblesse de la recherche en antibiothérapie, elle est aussi de notoriété publique. En 2011, Margaret Chan, directrice de l’OMS, avait eu cette formule percutante : « l’inaction aujourd’hui signifie l’absence de traitement demain ».

La première alerte remonte toutefois à Alexander Fleming, qui, dans le discours prononcé à l’occasion de la remise du prix Nobel, signalait déjà qu’il n’était guère difficile d’obtenir des bactéries résistantes à la pénicilline en laboratoire, et prédisait que le mésusage et le sous dosage des antibiotiques conduiraient à des résistances. Parole d’expert…

 

Lorsqu’on la compare à la recherche en virologie, ou, plus récemment, à la recherche en cancérologie, la recherche en bactériologie fait triste mine : « en 20 ans, aucune nouvelle classe d’antibiotique n’a été découverte, et peu de nouvelles molécules ont été lancées », résument Bragginton et Piddock.

Or, c’est aussi à peu près depuis deux décennies que les résistances bactériennes se développent à un rythme accéléré.

Classiquement, la découverte ne se décrète pas. Mais la recherche, elle, se finance. Et manifestement, les financements ne sont pas à la hauteur du problème.

En recherchant systématiquement les financements alloués à la recherche britannique par les acteurs publics ou privés à but non lucratifs, britanniques ou européens, Bragginton et Piddock ont identifiés 609 projets concernant la bactériologie entre 2008 et 2013.

Parmi eux, 196, c’est-à-dire 32%, concernaient directement les antibiotiques.

En termes de financement, un total de près de 12 milliards d’euros a été reçu par des équipes britanniques. Sur ce total, la bactériologie ne pèse qu’un peu plus de 230 millions d’euros (1,9%). Quant à l’antibiothérapie, elle se hisse à peine au-dessus de 80 millions d’euros en 5 ans, soit 0,7% du total.

Pour être complet, il faudrait encore ajouter 156 millions d’euros attribués par l’UE à des consortium internationaux comportant des chercheurs britanniques, mais ceci ne fait pas sortir la recherche en antibiothérapie des profondeurs du classement.

Et en plus, la recherche fondamentale est négligée…

Faiblesse supplémentaire de cette recherche : zapping oblige, la plupart des appels d’offre portent dorénavant sur des périodes courtes.

A titre d’illustration, les auteurs évoquent un appel d’offre du National Institute for Health Research, ouvert de juin à décembre 2013, et qui concerne des recherches susceptibles d’apporter un bénéfice au traitement des patients dans les 2 à 5 ans.

La nécessité d’un gros travail de recherche fondamentale, à la fois pour développer de nouvelles classes d’antibiotiques, mais aussi pour comprendre les mécanismes du développement des résistances, et tenter de prévenir celles-ci vis-à-vis des nouvelles classes, semble donc n’être toujours pas comprise.

« Cet aspect doit être gardé à l’esprit », souligne Michael Head (University College, Londres) dans un éditorial associé au papier de Bragginton et Piddock. « Il reste une masse de recherche fondamentale à effectuer, et les objectifs de la recherche doivent être équilibrés, et ne pas se focaliser exclusivement sur l’extrémité du spectre translationnel ».

« La résistance aux antibiotiques partage beaucoup de points communs avec le changement climatique » notent les auteurs dans leur discussion. Les deux phénomènes sont des problèmes globaux, qui affecteront l’avenir d’une manière impossible à prédire. Toutefois, à la différence du changement climatique, l’antibiorésistance ne suscite aucun scepticisme, et tout le monde s’accorde à la considérer comme une menace dans tous les domaines de la médecine ».

Il n’y aurait donc aucun frein idéologique à la recherche en antibiothérapie, juste une profonde léthargie dont tout indique qu’il faut sortir rapidement.

 

L’étude a été financée par la British Society for Antimicrobial Chemotherapy.

Eilis C Bragginton et Laura J V Piddock déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêt en rapport avec le sujet.

Michael Head déclare n’avoir aucun conflit d’intérêt en rapport avec le sujet.

 

REFERENCE:

  1. Bragginton EC, Piddock LJV. UK and European Union public and charitable funding from 2008 to 2013 for bacteriology and antibiotic research in the UK: an observational study. Lancet Infect Dis 2014 ; Publié en ligne le 25 juillet 2014 : doi.org/10.1016/S1473-3099(14)70825-4.

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