Addiction au sport, addiction alimentaire, même combat ?

Vincent Bargoin, avec Deborah Brauser

Auteurs et déclarations

15 juillet 2014

Londres, Royaume-Uni – Signe des temps, le congrès international du Royal College of Psychiatrists (RCPsych) 2014 s’est penché sur l’addiction à l’exercice physique et son lien avec les troubles du comportement alimentaire.

Les travaux menés à ce jour suggèrent que ce besoin compulsif partage certaines caractéristiques avec les troubles du comportement alimentaire. A un détail près, cependant : l’addiction à l’exercice semble encore plus réfractaire aux prises en charge habituelles.

Des outils d’évaluation et des programmes spécifiques sont donc développés, en particulier le programme britannique LEAP (Loughborough Eating Disorders Activity Therapy Program), qui boucle aujourd’hui sa première phase.

« Les données sont encourageantes », a précisé le Dr Caroline Meyer (Loughborough University, Leicestershire, Royaume-Uni), qui supervise le programme [1].

L’addiction à l’exercice : un vrai problème

A l’inquiétude que suscite la sédentarité chez les cardiologues et les diabétologues, répond de plus en plus une autre inquiétude, du côté des psychiatres, qui sont confrontés à un nombre apparemment croissant de sujets pratiquant l’exercice de manière absolument compulsive alors qu’ils « ne le veulent pas », a indiqué le Dr Meyer.

 
Environ la moitié des patients boulimiques, et plus de la moitié des patients anorexiques ressentent ce besoin répétitif et compulsif d'une activité physique.
 

« Ils savent qu’ils peuvent en mourir ou se blesser sérieusement s’ils continuent, et de fait, ils continuent souvent alors même qu’ils se sont blessés. Mais ils ne peuvent s’arrêter ». 

Jusqu’à présent, la prise en charge de ces sujets s’est faite en ordre dispersé. Mais une constante ressort : la difficulté.

Si la relation avec les troubles du comportement alimentaire est fréquente, elle n’est pas systématique. Environ la moitié des patients boulimiques et plus de la moitié des patients anorexiques ressentent ce besoin répétitif et compulsif d’une activité physique. Et ce besoin d’exercice est souvent l’un des derniers symptômes à persister lors de la prise en charge. 

« Les cliniciens signalent que l’addiction à l’exercice est toujours le symptôme le plus difficile à faire régresser », a indiqué le Dr Meyer, en soulignant la longueur des hospitalisations. « On peut faire cesser les gens de boire, mais amener les patients à cesser cet exercice rigide est véritablement problématique » 

Où fixer le seuil entre le normal et l’addictif ?

Comme souvent en psychiatrie, le premier problème est celui de la classification. Le Dr Meyer a d’ailleurs souligné le flou de la littérature sur la question, et la diversité des appellations utilisées.

On peut néanmoins distinguer deux grands axes : la description quantitative de l’excès d’exercice, et la description qualitative du comportement compulsif.

Sur le plan quantitatif, deux seuils ont été proposés : en dehors d’un cadre professionnel naturellement, l’exercice deviendrait « excessif » au-delà de 3 heures par jour, ou au-delà d’une heure par jours, cinq à six jours par semaine, sans interruption depuis 3 à 12 mois.

 
L'exercice deviendrait « excessif » au-delà de 3 heures par jour, ou au-delà d'une heure par jours, cinq à six jours par semaine, sans interruption depuis 3 à 12 mois.
 

Les définitions sont cependant tellement variables qu’il est « véritablement ridicule d’essayer de quantifier le lien problématique à l’exercice », estime le Dr Meyer, d’autant que la condition physique qui permet ou non d’affronter tel ou tel quantité d’exercice varie elle aussi considérablement d’une personne à une autre.

Quand le comportement devient ritualisé

S’agissant des descriptions qualitative, la plupart des travaux publiés s’accordent sur le principe du besoin compulsif, sur la perte du plaisir et de comportement volontaire au profit d’un comportement ritualisé, qui échappe au contrôle du patient et qu’il ne peut simplement pas stopper, même s’il le souhaite.

La parenté avec les troubles du comportement alimentaires est également largement signalée. « Mais il y a plus que cela », insiste le Dr Meyer.

Un test d’évaluation de l’addiction au sport

Constatant ce particularisme de l’exercice compulsif, les investigateurs du programme LEAP ont commencé par mettre au point une échelle d’évaluation spécifique, à partir d’une analyse complète de la littérature disponible en 2011.

Le test d’évaluation, dit Compulsive Exercise Test (CET) a été validé dans des populations spécifiques (jeunes femmes, adolescents, athlètes…), présentant ou non une compulsion à l’exercice.

On note des écarts de score significatifs pour les items suivants : comportement d’évitement, contrôle du poids par l’exercice, absence de plaisir à l’exercice, et rigidité mentale face à l’exercice. En revanche, le test n’associe aucune altération de l’humeur à l’exercice compulsif.

Sur la base de ces résultats, un programme de prise en charge spécifique a lui aussi été développé. LEAP est un programme comportemental, semi-structuré, destiné à compléter la prise en charge du trouble alimentaire. L’intervention comporte huit sessions d’une heure, et peut s’adresser à des groupes ou à des individus.

Pour l’évaluer, une étude contrôlée, randomisée a été menée. D’une durée de quatre ans, avec une année de suivi pour évaluer les rechutes, cette étude touche à sa fin.

Tout en indiquant que « nous n’avons pas de données d’efficacité », le Dr Meyer a mis en avant des retours encourageants de l’étude. « Les patients acceptent bien le programme, et les cliniciens l’apprécient, puisqu’ils n’avaient jusque-là aucune ressource pour aborder l’exercice compulsif ».

Ce programme, téléchargeable sur internet, est donc maintenant à la disposition des cliniciens.

Dans sa conclusion, le Dr Meyer en a résumé la philosophie, dans le contexte d’un discours social valorisant l’exercice.
« Nous leur disons constamment que l’exercice est bon, et soudain, nous leur disons qu’il y a un problème. Je pense que plutôt que d’essayer de les faire arrêter, sauf nécessité médicale absolue, il faut travailler avec eux avec l’objectif de conserver un certain niveau d’exercice tout en approfondissant leur relation avec lui, leurs croyances à son propos. Il faut essayer de faire accéder les patients à un meilleur contrôle en leur donnant des stratégies spécifiques ».

Les auteurs de LEAP ont indiqué n'avoir aucun conflit d'intérêt en rapport avec le sujet.

 

REFERENCES :

  1. Congrès international du Royal College of Psychiatrists (RCPsych). Session S40. Londres, 27 juin 2014

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