Un unique épisode de binge drinking entraine une toxicité systémique

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

6 juin 2014

Worcester, Etats-Unis – « Un verre, ça va, quatre ou cinq, bonjour les dégâts pour le système immunitaire ». Ainsi pourrait-on résumer cette publication de PLOS One qui montre qu’un épisode d’alcoolisation massive ponctuel (aussi appelé « binge drinking ») entraine des modifications immunitaires « notoires » comme l’écrivent les auteurs [1]. En augmentant le passage d’endotoxines dans la circulation sanguine (en provenance de l’intestin), l’alcool pris en aigu est susceptible de générer une réponse pro-inflammatoire du système immunitaire - un phénomène auquel les femmes sont nettement plus sensibles que les hommes dans cette étude.

Il est précisé dans cette publication que le « binge drinking » est le mode de consommation d’alcool le plus fréquent dans le monde.

Définition du binge drinking

Ce mode de consommation est défini par le National Institute on Alcohol Abuse ans Alcoholism (NIAAA) comme la quantité d’alcool qui permet d’atteindre une alcoolémie de 0,8 g/L ou plus [2]. Pour un adulte standard, cela correspond à l’absorption de 5 verres d’alcool ou plus pour les hommes, 4 verres ou plus pour les femmes, en 2 heures de temps. Le délai dépend du poids des individus [2].

Une réponse biologique plus importante chez les femmes que chez les hommes

Les effets néfastes de l’alcool en prise chronique sont bien documentés, aussi bien d’un point de vue comportemental que clinique. Les conséquences pour le foie et l’évolution vers la cirrhose parfaitement connues, de même que l’augmentation de la mortalité et de la mortalité chez les jeunes adultes en cas d’épisodes de « binge drinking » répétés. Ce qui l’était moins, ce sont les effets biologiques d’un seul épisode d’alcoolisation massive. Et c’est tout l’intérêt et l’originalité de l’étude menée par l’équipe du Dr Gyongyi Szabo (Ecole de médecine de l’Université du Massachussetts, Worcester).

Cette étude a fait participer 11 hommes et 14 femmes âgés de 21 à 56 ans ayant une consommation normale d’alcool (sans antécédents d’abus). Après une abstinence de 48 heures, les participants ont absorbé un mélange vodka/orange ou fraise rapporté à leur poids corporel, puis ils ont été soumis à une prise de sang toutes les 30 minutes pendant les 4 premières heures puis après 24 heures. Les sujets du groupe contrôle, abstinents pour l’alcool, ont reçu la même quantité de jus de fruit.

Cytokines pro-inflammatoires et marqueurs de l’immunité

Les chercheurs ont mesuré les taux d’endotoxine LPS (Lipopolysaccharide, un composant essentiel de la membrane externe des bactéries à Gram négatif), de LBP (Lipopolysaccharide Binding Protein) et de CD14 solubles (marqueurs de l’activation des lymphocytes) et ont procédé à l’amplification par PCR d'ADN ribosomal 16S ou ADNr 16S (marqueur du passage de populations bactériennes au travers de la barrière intestinale). Ils ont par ailleurs dosé par ELISA trois cytokines pro-inflammatoire (TNF, alpha, IL-6 et MCP1) présentes dans le sérum.

Chez l’homme, la maladie alcoolique du foie s’accompagne d’une élévation du taux d’endotoxine (LPS) dans la circulation porte et systémique qui contribue à la stéatose alcoolique hépatique. Le LPS entraine l’activation de diverses cytokines pro-inflammatoires et a de multiples effets sur différentes cellules de l’organisme.

Les résultats montrent un rapide accroissement de l’alcoolémie chez les participants, avec un pic à 1 heure, suivie d’une décroissance progressive. Le retour à la normale a été plus long chez les femmes que les hommes et 24 heures après la prise d’alcool, l’alcoolémie était toujours plus importante chez les volontaires de sexe féminin. En parallèle à l’alcoolémie, les niveaux sériques d’endotoxines ont augmenté rapidement dans les 30 premières minutes, sont restés élevés pendant les 3 heures suivantes avant de diminuer et de retrouver un taux normal au bout de 24 heures. Là encore, la différence hommes/femmes a été retrouvée, avec des taux significativement plus élevés à 4 heures chez les femmes. Aucune modification en termes d’alcoolémie ou d’endotoxine n’a été retrouvée dans le groupe contrôle. Enfin, in vitro, le dosage des trois cytokines pro-inflammatoires chez les buveurs de l’étude s’est révélé significativement augmentés par rapport à un milieu sans LPS.

Un épisode de « binge drinking » n’est pas neutre pour la santé

En résumé, les chercheurs démontrent qu’un unique épisode de « binge drinking » se traduit par une élévation d’endotoxines sériques, à des taux susceptibles d’induire une réponse biologique via la modulation de cytokines pro-inflammatoires. Ce relargage de matériel bactérien depuis l’intestin vers la circulation sanguine et l’effet sur le système immunitaire de type pro-inflammatoire pourraient participer à l’atteinte hépatique, comme cela a été observé dans d’autres modèles, notent les auteurs. Par ailleurs, chez les souris, l’administration de LPS a été associée à la dépendance alcoolique et à la stimulation de la consommation. « Il est donc tentant de penser que l’élévation de LPS ainsi observée lors d’un unique épisode de beuverie puisse entretenir l’envie de boire », suggèrent les chercheurs.

Au final, l’étude de Szabo et al tend à montrer qu’un épisode très alcoolisé n’est pas neutre, ni d’un point de vue biologique, ni d’un point de vue comportemental, même chez des buveurs sains. « Nos observations suggèrent que l’absorption massive d’alcool même ponctuelle est plus dangereuse que nous ne le pensions » indique le Dr Szabo dans le communiqué du NIAAA [2]. Autre information importante : à indice de masse corporelle identique, les femmes accusent une alcoolémie et des niveaux de toxines plus élevés que les hommes.

 

Ce sujet a fait l’objet d’une publication sur Medscape.com

 

Aucun lien d’intérêt n’a été rapporté par les auteurs.

 

REFERENCES :

  1. Bala S, Marcos M, Gattu A, et al. (2014) Acute Binge Drinking Increases Serum Endotoxin and Bacterial DNA Levels in Healthy Individuals. PLoS ONE 9(5): e96864. doi:10.1371/journal.pone.0096864

  2. National Institute on Alcohol Abuse and Alcoholism (NIAAA). Single episode of binge drinking linked to gut leakage and immune system effects . 14 mai 2014.

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