Schizophrénie : la warfarine pourrait avoir des vertus antipsychotiques

Aude Lecrubier, Deborah Brauser

Auteurs et déclarations

19 mai 2014

New York, Etats-Unis – Des hématologues brésiliens ont constaté la disparition des symptômes psychiatriques des 5 patients psychotiques hospitalisés dans leur service pour thrombose veineuse profonde suite à l’administration de l’anti-vitamine K warfarine sur le long terme. Existe-t-il un lien entre la rémission de la psychose et l’anticoagulation ou est-ce une simple coïncidence ?

Le Dr Silvia Hoirisch-Clapauch et coll. ont présenté leurs observations et leur interprétation des données lors du congrès annuel de l’ American Psychiatric Association (APA) 2014 [1].

Ils suggèrent que le dénominateur commun aux deux types de troubles est l’activateur tissulaire du plasminogène (t-PA), une enzyme protéolytique initiant la fibrinolyse mais également impliquée dans la neurogénèse après un stress sévère.

Il est possible « que la normalisation de la fonction t-PA soit à l’origine de la rémission à long terme des symptômes psychotiques », notent les chercheurs.

Le fruit du hasard ?

Sur les près de 350 patients hospitalisés à la clinique universitaire de Rio pour des récidives de thromboses veineuses profondes et bénéficiant tous d’une thérapie par warfarine sur le long terme, cinq étaient aussi atteints de schizophrénie ou de troubles schizoïdes. Ce qui a troublé le Dr Hoirisch-Clapauch, c’est que les troubles psychiatriques ont disparu chez les cinq patients. Pendant des périodes allant de 2 à 11 ans, aucun des 5 patients n’a nécessité d’antipsychotiques.

« Faire cette observation chez un patient était étonnant, chez deux patients était une coïncidence, mais chez tous les 5, je devais trouver une explication », explique l’hématologue.

Les auteurs précisent qu’aucun des 5 patients ne présentait de lésion ischémique cérébrale à l’imagerie.

« Au tout départ, j’ai pensé que, peut-être, ces patients avaient fait un AVC, mais ce n’était pas le cas. Ce que nous avons observé chez nos 5 patients n’était pas un accident, c’était de la sérendipité », souligne le Dr Hoirisch-Clapauch.

Les patients schizophrènes ayant fréquemment une réduction du volume de l’hippocampe (souvent expliquée par la consommation de drogues ou par des accidents traumatiques), les chercheurs ont eu l’idée de lancer une recherche PubMed pour repérer s’il existait des protéines qui participaient à la fois au mécanisme d’anticoagulation-fibrinolyse et à la neurogenèse au niveau de l’hippocampe/plasticité neuronale.

« La recherche n’a fait ressortir qu’un seul candidat : l’activateur tissulaire du plasminogène (t-PA). »

Une faible activité de t-PA

Les 5 patients atteints de schizophrénie présentaient « au moins 2 éléments caractéristiques d’une faible activité t-PA, dont la mutation du gène G20210A de la prothrombine, l’hyperinsulinémie à jeun, l’hyperhomocystéinémie, ou des anticorps antiphospholipides assez élevés », soulignent les auteurs.

Ils ajoutent que la mauvaise transmission de la dopamine aux récepteurs D1 du cortex préfrontal et le mauvais clivage des précurseurs des facteurs neurotrophiques dérivés du cerveau font aussi partie des anomalies qui peuvent être associées à une baisse d’activité du t-PA chez les patients schizophrènes.

Enfin, ils citent d’autres anomalies associées au t-PA : l’inhibition de la phosphorylation Akt, les problèmes de signalisation médiée par le récepteur du N-methyl-D-aspartate et l’inhibition de la reelin, une protéine impliquée dans les processus de la migration neuronale et du positionnement dans le cerveau en développement.

« Globalement, le t-PA est impliqué dans la neurogenèse de l’hippocampe », indiquent les médecins.

En pratique

Il est encore trop tôt pour prescrire de la warfarine à ces patients psychotiques, la spécialiste de médecine vasculaire en convient.

Toutefois, « l’étude donne un éclairage, même si c’est à partir d’un faible nombre de patients, sur une nouvelle voie de signalisation qui devra faire l’objet de recherches pour des sous-groupes de patients auxquels nous n’avions pas forcément pensé », a commenté le Pr Jeffrey Clothier (Université de l’Arkansas, Little Rock, Etats-Unis) pour Medscape.com.

« Ce que nous avons trouvé est logique mais nous avons besoin que d’autres scientifiques nous aident à chercher des marqueurs dans une population de schizophrènes naïfs de traitement », explique le Dr Hoirisch-Clapauch.

Des études de plus grande taille, et notamment des essais randomisés seront indispensables pour élucider si oui ou non l’anticoagulation pourrait s’avérer efficace dans le traitement de certaines psychoses.

Ce sujet a fait l'objet d'une publication sur Medscape.com

Les auteurs de l’étude et le Dr Clothier n’ont pas de liens d’intérêts en rapport avec l’étude.

REFERENCES :

  1. Congrès de l’American Psychiatric Association. Résumé NR3-14. Poster présenté le 4 mai 2014.

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