Bernard Debré face au Conseil de l’Ordre : « inacceptable et risible »

Christine Murris

Auteurs et déclarations

20 mars 2014

Paris, France – Le Professeur Bernard Debré et le Professeur Philippe Even, co-auteurs d’un ouvrage très controversé publié en 2012 (« Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux »)* viennent d’être condamnés par la chambre disciplinaire de l’Ordre des médecins à un an d’interdiction d’exercer dont six mois avec sursis. Une décision rare. Argument notamment invoqué : le « manque de confraternité » des deux professeurs.

Réaction à vif du professeur Debré, urologue et député UMP de Paris.
« Une décision inacceptable, et une argumentation risible. Au plan moral, c’est une honte ». Le professeur Bernard Debré juge en des termes très vifs la condamnation dont il fait lui-même l’objet de la part de la Chambre disciplinaire du Conseil de l’Ordre. Pour le professeur, spécialiste d’urologie, qui est aussi député UMP de Paris et ancien ministre de la Coopération, l’Ordre (Conseil national de l’ordre des médecins) manifeste avec cette décision une volonté d’« empêcher les débats » et d’organiser une « véritable censure ».

Medscape : Vous avez été condamné par la chambre disciplinaire du conseil de l’Ordre, à la suite de la publication de votre « Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou  dangereux » et des plaintes qu’il a suscité. Comment réagissez-vous à cette décision rare ?

Pr B. Debré : C’est tout à fait inacceptable ! Et disproportionné. Il se trouve que nous sommes à la retraite. Mais si nous ne l’étions pas ? Serions-nous donc interdits d’opérer, alors que nous sommes tout de même des professionnels reconnus ? J’interviens pour ma part dans de multiples pays. Avons-nous tué ou violé, pour être interdits d’exercice ? Cette décision est incompréhensible, et je considère que le Conseil de l’Ordre, qui a toute légitimité à intervenir dans de nombreuses situations, outrepasse ici à la fois son rôle et son devoir. Il pouvait, par exemple, transmettre un avertissement, mais cette condamnation est très excessive. Et c’est un mauvais signal envoyé à tous les médecins. Cela signifie : « Taisez-vous, ne dites pas ce que vous pensez... ». L’Ordre ne réagit pourtant pas toujours avec la même célérité ! Voyez le Dr Hazout et ses agissements (NDLR : le docteur André Hazout, gynécologue, a été condamné en février 2014 pour des viols et agressions sexuelles sur plusieurs de ses patientes) ; là, bien qu’il ait été averti, l’Ordre n’avait rien fait !

Medscape : La condamnation fait notamment état de « manque de confraternité » à l’encontre d’autres médecins. Que répondez-vous à cet argument ?

Pr B. Debré : Mais voyons, il est risible ! Nous avons simplement publié un guide. Nous avons voulu créer le débat -cela a d’ailleurs bien marché- et je crois que c’est utile. Nous avons dit que 2000 médicaments étaient utiles, mais que 2000 autres produits étaient dangereux. Eh bien oui, cela peut déplaire, en particulier aux laboratoires ! Sur les statines, par exemple, cinq millions de personnes en prennent, alors que quatre millions de personnes n’en ont pas forcément besoin. Mais nous n’avons pas dit  aux gens d’arrêter leur médication, nous les avons renvoyés vers leurs médecins. Nous avons simplement voulu attirer l’attention de tous, malades, praticiens et pouvoirs publics, sur des médicaments inutiles, ou sur des excès de prescription. Vous savez, tout cela nous coûte très cher ! Certains des médicaments que nous avons dénoncés ont d’ailleurs été retirés du marché ou ont vu leurs indications limitées. Encore une fois, il est vrai que le débat a été vif. Mais c’était le but ; lancer un coup de pied dans la fourmilière pour engager et nourrir la réflexion ! Quant aux spécialités médicales dont nous avons parlé, nous  considérons toujours qu’il ne doit pas être interdit de débattre, et de dire ce que l’on pense.

Medscape : Quelles sont les conséquences de cette décision pour vous et que comptez-vous faire ?

Pr B. Debré : Je vais commencer par faire appel. L’appel est suspensif ; cette décision n’a donc aucune conséquence immédiate. Mais l’important n’est pas là : au plan moral, je suis choqué. On ne peut pas être condamné parce qu’on a dit ce que l’on pensait. Je vais aussi demander l’identité des personnes qui ont prononcé ce jugement. J’aimerais être sûr qu’elles ne sont en rien liées aux laboratoires pharmaceutiques ! Si c’était le cas, alors, je me réserve le droit d’engager une action en justice à leur encontre.

Medscape : Si vous jugez cette décision inacceptable, comment expliquez-vous qu’elle ait été prise ?

Pr B. Debré : Je crois tout simplement que le conseil de l’Ordre participe à l’anathème qui a été jeté sur nous parce que nous disions ce que nous pensions de médicaments consommés à grande échelle, voire à tort et à travers, et de certaines spécialités. Ceux qui jettent l’anathème ne veulent pas débattre. On nous a aussi reproché d’avoir « fait de l’argent ». C’est vrai, le livre a bien marché. Mais il n’est pas interdit d’avoir du succès, même si cela peut faire naître quelques jalousies ! Evidemment, si personne ne l’avait lu, on n’aurait parlé de rien. Enfin, mon analyse, c’est aussi que les labos restent trop présents auprès des médecins, par le biais de la formation continue, des publications ou des congrès. Le résultat est que l’information et la formation continue des médecins peut être biaisée.

Medscape : Votre livre a fait beaucoup de bruit, et il continue... Avez-vous l’intention de « récidiver » ?

Pr B. Debré : Mais oui, nous sommes attachés à notre rôle de lanceurs d’alertes ! Nous allons donc publier une suite à notre guide, dans un an environ ; ce sera surtout une mise à jour, car les médicaments changent, il y a des nouveautés...  Le professeur Even va également publier, d’ici quelques jours, un ouvrage qui, d’après moi, devrait être remarqué ! Il s’agit d’une traduction, mais je ne peux pas davantage déflorer le sujet ici...

* Paru aux Editions du Cherche Midi, 2013.

Interview réalisée par Christine Murris.

Les décisions du Cnom concernant les Pr Debré et Evensont publiques et téléchargeables ici dans leur intégrité sous format pdf. Décision Cnom pour le Pr Debré . Décision Cnom pour le Pr Even .

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