Schizophrénie : la thérapie cognitivo-comportementale en monothérapie ?

Megan Brooks, Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

21 février 2014

Manchester, Royaume-Uni – La thérapie cognitivo-comportementale (TCC) pourrait être une alternative aux antipsychotiques pour certains schizophrènes qui ne peuvent ou ne veulent pas prendre leurs médicaments.

Un premier petit essai randomisé évaluant la thérapie cognitivo-comportementale sans adjonction d’antipsychotiques dans la schizophrénie montre que la TCC réduit de façon significative la sévérité des symptômes psychiatriques, qu’elle améliore la vie personnelle et sociale et qu’elle diminue les délires et les hallucinations auditives.

L’étude a été publiée dans l’édition en ligne du Lancet du 6 février [1].

Un fort besoin en alternatives thérapeutiques

Les antipsychotiques sont le traitement de référence de la schizophrénie. Pour rappel, il faut traiter trois patients schizophrènes par un antipsychotique pour éviter une rechute. Cependant, plus de la moitié des personnes atteintes de schizophrénie choisissent de ne pas les prendre ou de les arrêter en raison des effets secondaires, rappellent les auteurs, le Pr Anthony Morrison et coll. (Université de Manchester, Royaume-Uni).

Dans la schizophrénie, la thérapie comportementale et cognitive a montré son efficacité en sus des antipsychotiques mais, jusqu’à présent son intérêt en monothérapie n’avait pas été démontré. Suite à un essai préliminaire en faveur  de la thérapie cognitivo-comportementale chez 20 schizophrènes qui ne recevaient pas d’antipsychotiques, les chercheurs ont décidé de pousser plus loin leur investigation.

Dans leur nouvel essai, ils ont enrôlé 74 patients atteints de troubles du spectre schizophrénique qui avaient décidé de ne pas prendre ou d’arrêter leurs antipsychotiques depuis au moins 6 mois (16 à 65 ans). La moitié d’entre eux a été randomisée pour recevoir une thérapie cognitivo-comportementale (26 séances sur 9 mois) en plus de leur traitement habituel et l’autre moitié n’a reçu que le traitement habituel.

Lors des séances hebdomadaires de thérapie cognitivo-comportementale, le thérapeute et le patient ont travaillé de concert sur plusieurs mois pour revenir sur les expériences psychotiques et modifier les schémas de pensée et les comportements négatifs.

L’évolution des symptômes a été évaluée à intervalles réguliers sur 18 mois à l’aide de l’échelle d’évaluation des syndromes positifs et négatifs (PANSS).

Au cours de ce suivi, la thérapie cognitive-comportementale a été associée à une diminution des symptômes psychotiques et à une amélioration de la fonction. Les scores moyens sur l’échelle PANSS étaient plus bas dans le groupe TCC que dans le groupe sans TCC, avec une différence entre les groupes estimée à -6,52 (IC 95%, -10,79 à -2,25).

Après 18 mois, 7 (41%) des patients qui avaient participé à une thérapie cognitivo-comportementale avaient une amélioration de plus de 50% de leur score PANSS comparé à 3 (18%) des 17 patients qui n’en avaient pas bénéficié. En outre, la TCC était bien tolérée avec peu d’abandons de la thérapie.

Des résultats impressionnants mais qui doivent être interprétés avec prudence

« Ces résultats sont impressionnants mais ils doivent, toutefois, être interprétés avec prudence », écrit le Dr Oliver Howes (Institut Psychiatrique de Londres, Royaume-Uni) dans éditorial accompagnant l’article [2].

L’une des principales limites de l’étude est qu’elle n’est pas menée contre placebo. « L’effet potentiel de cette limite ne doit pas être sous-estimé car les effets placebo peuvent être importants dans les essais sur la schizophrénie », explique le psychiatre.

Autre point à considérer : les caractéristiques des patients. La sévérité des symptômes à l’entrée dans l’étude « était relativement modeste, plutôt plus faible que celle des patients habituellement inclus dans les essais évaluant les traitements médicamenteux lors d’un épisode aigu, par exemple, mais néanmoins similaire à celle des essais chez les schizophrènes non hospitalisés ».

Il est également important de signaler que les résultats étaient aussi relativement bons dans le groupe qui ne recevait ni TCC, ni antipsychotiques.

« Les résultats de cette étude ne devraient pas être généralisés à tous les schizophrènes, en particulier aux patients hospitalisés ou aux patients non suivis par une équipe de cliniciens. Cette étude apporte juste une preuve de concept en faveur de la TCC comme alternative aux antipsychotiques », note le Dr Howes.

« Clairement, ces résultats demandent à être vérifiés mais, si d’autres travaux suggèrent que la thérapie cognitivo-comportementale a une certaine efficacité, une comparaison directe entre la TCC et les antipsychotiques sera nécessaire pour pouvoir délivrer une information éclairée au patient. Si, les résultats d’une telle comparaison étaient en faveur des TCC, il s’agirait d’un tournant dans la prise en charge de la schizophrénie, offrant, pour la première fois aux patients une alternative solide aux antipsychotiques, ce dont nous avons grand besoin », conclut le Dr Howes.

L’équipe du Dr Morisson s’apprête à lancer un tel essai en avril à Manchester.

Ce sujet a fait l'objet d'une publication dans Medscape.com

L'étude a été financée par le UK National Institute for Health Research. Le Dr Morrison et plusieurs des auteurs sont des psychiatres cognitivo-comportementalistes. Ils reçoivent des droits d'auteurs sur des textes ou des livres sur la thérapie comportementale et ont reçu des honoraires pour avoir animé des ateliers sur la TCC. Un des auteurs a reçu des honoraires de l'industrie pharmaceutique. Le Dr Howes a obtenu des bourses pour ses recherches et participé à des réunions organisées par des fabricants d'antipsychotiques (AstraZeneca, Bristol-Myers Squibb, Eli Lilly, Janssen, Lyden-Delta, Servier, et Roche) en tant que conseiller ou orateur et il pratique la thérapie cognitivo-comportementale.


Références :

  1. Morrison AP, Turkington D, Pyle M, et coll. Cognitive therapy for people with schizophrenia spectrum disorders not taking antipsychotic drugs: a single-blind randomised controlled trial. Lancet. 2014 Feb 5. pii: S0140-6736(13)62246-1.

  2. Howes R. Cognitive therapy: at last an alternative to antipsychotics? Comment: http://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(13)62569-6/fulltext The Lancet, Early Online Publication, 6 February 2014

 

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