Reconnaitre et accompagner un patient victime de harcèlement moral au travail

Vincent Richeux

Auteurs et déclarations

12 novembre 2013

Reconnaitre et accompagner un patient victime de harcèlement moral au travail

Les patients victimes de harcèlement moral au travail sont plus souvent dans un état confusionnel que dans une démarche accusatrice envers leur harceleur, a expliqué le Dr Hirigoyen.
12 novembre 2013

Paris, France - Pour un praticien, il est souvent difficile de savoir si un patient exprimant une souffrance au travail est victime d'un harcèlement moral ou d'une situation conflictuelle. La psychiatre Marie-France Hirigoyen, a apporté un éclairage au cours d'une intervention aux Entretiens de Bichat 2013[1]. Selon elle, les patients subissant un harcèlement moral ressentent plus un sentiment de honte et d'humiliation que de révolte. Ils doutent de leur perception des faits et sont souvent dénués de rancœur envers le harceleur.

Les médecins généralistes sont situés au premier plan pour accueillir, soigner et guider les patients exprimant une souffrance au travail. « Il est toutefois important de repérer les individus qui glissent dans un processus d'épuisement professionnel, sans se laisser manipuler par ceux souhaitant soutirer des avantages de son médecin », a souligné le Dr Hirigoyen.

Les consultations de patients exprimant une souffrance au travail sont en forte hausse, en raison de l'évolution de l'organisation du travail, davantage basée sur la compétitivité et l'efficacité économique, qui s'accompagne d'un changement de psychologie. Selon la psychiatre, « les profils narcissiques, qui savent jouer sur la performance avec des procédés pervers, sont plus fréquents ».

Isolement et conditions de travail dégradées


En France, la loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002 stipule qu'aucun salarié ne doit subir «  des agissements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel »

Des jurisprudences ont depuis apporté des précisions en particulier sur la nature des agissements. Ceux-ci doivent être répétés, « sauf lorsqu'il y a harcèlement sexuel ou discrimination », précise le Dr Hirigoyen. Ils interviennent sur une durée plus ou moins longue, selon la gravité des faits, et « impliquent une relation complémentaire avec asymétrie de pouvoir ».

Ces agissements peuvent se manifester par un isolement de l'employé, combiné ou non à un refus de communication, comme une mise au placard par la direction, une atteinte aux conditions de travail, en empêchant par exemple le salarié de travailler, une atteinte à la dignité, par des attitudes méprisantes, ou une violence verbale ou physique.

En 2009, une nouvelle jurisprudence est venue élargir la notion de harcèlement pour la distinguer de la souffrance au travail en établissant un lien explicite avec l'organisation du travail et les méthodes managériales. Les agissements répétés peuvent ainsi être « la conséquence de méthodes de gestion mises en œuvre par un supérieur hiérarchique ». Celui-ci peut désormais être condamné sans même avoir été en contact avec la victime.

Le déni laisse présager des complications


Pour le médecin, il n'est pas toujours facile de distinguer le harcèlement d'autres situations psycho-sociales comme le stress ou la souffrance au travail en lien avec un conflit. « Le harcèlement moral étant sanctionnable, le patient peut être amené à exprimer de fausses allégations » pour dénoncer un contexte de travail insatisfaisant.

« Les premiers signes sont proches de ceux associés au stress : anxiété, troubles du sommeil et perte d'appétit ». Lorsque le harcèlement devient plus incisif, apparaissent « des troubles pouvant se manifester par une dépression ou un ressassement obsessionnel des évènements », indique le Dr Hirigoyen.

L'une des spécificités du harcèlement moral est « le développement chez la victime d'un sentiment de honte et d'humiliation, ainsi que l'apparition du doute » concernant notamment sa perception des évènements, « ce qui va souvent de pair avec l'absence de haine et de rancune envers l'agresseur ».

« Le patient sera alors dans une quête de réponses pour expliquer sa situation et pourra être amené à solliciter dans ce sens l'aide du médecin ». Un état qui peut « contraster avec l'arrogance de certains patients qui se disent victimes et exigent un arrêt de travail ».

Autre aspect caractéristique : le déni envers la gravité de la situation qui laisse présager le développement de troubles plus graves. « Plus le patient sera dans le déni, plus les troubles psychosomatiques seront importants, ce qui peut mener à un stress post traumatique, difficile à soigner », précise la psychiatre.

Consultation multidisciplinaire


Il est fondamental de repérer au plus tôt le harcèlement, avant que l'état clinique du patient ne s'aggrave. Lorsqu'un arrêt de travail est proposé, « il est fréquent que la victime le refuse, de peur d'aggraver le conflit. Il faut alors expliquer que son état psychique risque de la mettre en faute et ainsi satisfaire le harceleur ».

En plus de l'aide médicamenteuse en cas de dépression, une consultation multidisciplinaire doit être, selon elle, envisagée, « en encourageant le patient à se tourner vers son médecin du travail », qui pourra envisager une inaptitude au poste, et en se tournant également vers un psychiatre.

Le médecin pourra conseiller le patient « en faisant attention à ne pas le pousser vers une démarche juridique à l'issue incertaine. Car, à l'exception de situations particulièrement graves, il est très difficile de rassembler des preuves. »

En aucun cas, le praticien ne pourra mentionner le harcèlement moral. « C'est un terme exclusivement juridique qui, s'il est évoqué par le médecin, l'expose à des sanctions », souligne-t-elle.

Face aux exigences de patients prétendant subir un harcèlement, mais qui a priori n'en seraient pas victimes, « l'une des solutions pour relâcher la pression est d'évoquer le manque d'éléments pour aller en justice », suggère le Dr Hirigoyen.

Le médecin pourra alors amener les patients en situation de conflit au travail « à baisser d'un cran leurs revendications et à accepter leur situation, en apportant notamment un peu de nuance ».

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....