Pénurie de médicaments : faut-il en avoir peur ?

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

21 août 2013

Paris, France - Les récentes difficultés d'approvisionnement de plusieurs dosages de Lévothyrox® (lévothyroxine) et la publication par Le Parisien d'une liste de 45 médicaments en rupture de stock ont relancé le débat sur la pénurie de médicaments. Pour autant, la France est-elle en passe de développer le syndrome bien connus aux Etats-Unis sous le nom de « drug shortage » qui prive très régulièrement les patients du continent américain de thérapeutiques essentielles, tels les anti-cancéreux ? Ces annonces médiatisées relèvent-elles de l'info ou de l'intox ?

La spécialité italienne Eutirox® pour remplacer Lévothyrox®


Le 1er août, le laboratoire Merck Serono a fait parvenir un courrier aux prescripteurs et aux pharmaciens les informant du risque de ruptures de stock ponctuelles concernant le Lévothyrox® (lévothyroxine) [1]]. La réaction de l'Agence de sécurité des Médicaments (ANSM) ne s'est pas fait attendre puisqu'elle a rapidement, en coordination avec le laboratoire, émis un certain nombre de mesures pour pallier aux tensions d'approvisionnement parmi lesquelles [2][3] :

  • la possibilité de passer outre la mention « non substituable » sous réserve de consulter son médecin dans les semaines qui suivent;

  • la mise à disposition, gratuitement, de la spécialité Eutirox® importée d'Italie. Cette spécialité est en effet de composition identique au Lévothyrox®, en principe actif et en excipients.

Ces dispositions sont, bien sûr, temporaires puisque l'ANSM explique que les difficultés d'approvisionnement en Lévothyrox® sont liées à « une capacité insuffisante de conditionnement du médicament et que le Laboratoire Merck Serono a engagé les actions nécessaires pour y remédier » [3]. D'ailleurs, le laboratoire prévoit un retour à un approvisionnement normal pour l'ensemble des dosages « dans les prochaines semaines ».

45 médicaments en rupture de stock


Dans la foulée de ces « tensions temporaires en matière d'approvisionnement » du Lévothyrox®, le quotidien Le Parisien a publié samedi dernier une liste établie par l'ANSM de 45 médicaments actuellement en rupture de stock [4] parmi lesquels plusieurs anticancéreux : Caryolysine, solution, 10 mg, Depocyte, injectable, 50 mg, Immucyst, 81 mg, poudre, Hexastat, gélules, 100 mg, ainsi que diverses spécialités dans d'autres domaines : Striadyne, 20 mg/2 ml, solution injectable (troubles cardiaques), Sycrest, comprimé 5 mg (troubles bipolaires), Neo-mercazole, comprimés, 5 et 20 mg (hyperthyroïdie), Pedea, solution injectable, 5 mg/ml (canal artériel chez le prématuré).

Dix-sept autres produits seraient à risque de rupture comme l'Amoxicilline, poudre pour solution injectable (antibiotique Clamoxyl), Vfend 200 mg, poudre (antifongique), Pegasys, solution injectable (hépatites B et C) ou encore Cerezyme 400 U, poudre et Fabrazyme 35 mg, poudre dans les déficits enzymatiques.

Interrogé par France Info, François Bruno, directeur adjoint du service surveillance des marchés de l'ANSM, minimise le problème : 45 serait un chiffre raisonnable mais stable depuis les dix dernières années [5]. En ce qui concerne le Lévothyrox®, il évoque une « tension d'approvisionnement qui serait en train de se résorber ».

Pénurie : info ou intox ?


Est-on face à une rupture de stock temporaire due à un manque d'anticipation du laboratoire ou à l'avant-veille de pénuries bien plus graves ? Difficile de répondre à cette question.

Néanmoins, il va sans dire que les difficultés d'approvisionnement sont réelles. L'Académie de Pharmacie, qui se penchait sur la question au printemps dernier, reconnait que « depuis plusieurs années, les pénuries de médicaments et les ruptures d'approvisionnement de médicaments se multiplient et le phénomène est en augmentation [6]. Les causes des ruptures de stock et d'approvisionnement observées au niveau mondial et au niveau national apparaissent multiples et concernent différents stades de la chaîne de fourniture et de distribution du médicament («Supply chain» en anglais). Elles sont largement la conséquence de facteurs économiques mondiaux, conduisant soit à une rupture de disponibilité des médicaments chez le fabricant (rupture de stock), soit à une rupture dans la chaîne d'approvisionnement rendant momentanément impossible pour le pharmacien dispensateur officinal ou hospitalier de disposer du produit en vue de la délivrance au patient (rupture d'approvisionnement) ».

Néanmoins, le Collectif interassociatif sur la santé (Ciss) est beaucoup plus méfiant, évoquant une mauvaise gestion des stocks par les grossistes, allant même jusqu'à se demander, par la voix de sa présidente dans le Figaro, « si cette stratégie n'est pas un moyen pour les grossistes de faire monter les prix » [7].

Un argument que ne dément pas l'Autorité de la concurrence. Dans un avis en date du 20 juillet, elle mentionnait : « ces ruptures d'approvisionnement peuvent être dues aux laboratoires pharmaceutiques : problèmes de production ou de quotas sur certaines de leurs spécialités. Par ailleurs, les grossistes-répartiteurs peuvent également y contribuer, notamment en exportant les spécialités mises en circulation sur le territoire français, soit en les exportant eux-mêmes, soit en les revendant à des distributeurs en gros à l'exportation. Enfin, certaines pharmacies d'officine pratiqueraient également l'exportation, bien que celle-ci soit illégale» [8].

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