Le dopage par EPO et transfusions : répandu et difficile à dépister

Vincent Bargoin

Auteurs et déclarations

4 juillet 2013

Le dopage par EPO et transfusions : répandu et difficile à dépister

Le dopage sanguin, par administration d'EPO et/ou prélèvements sanguins réinjectés avant l'épreuve, a une sérieuse longueur d'avance sur toutes les stratégies actuelles, estiment des spécialistes norvégiens et britanniques.
5 juillet 2013

Bergen, Norvège - Les manipulations de l'hématocrite pour améliorer les performances sportives, constituent certainement aujourd'hui l'un des problèmes les plus difficiles de la lutte anti-dopage. Dans la revue Transfusion and Apheresis Science, des auteurs font le point sur les techniques, leur risque, et les difficultés du dépistage [1].

Les manipulations du sang dans une optique de dopage recouvrent essentiellement deux méthodes : les transfusions sanguines, et les agents stimulant l'érythropoïèse, en tête desquels l'érythropoïétine (EPO).

Historiquement, les deux méthodes se sont développées séparément.

S'agissant des transfusions, le premier signalement d'un effet positif sur la performance remonte à 1947. Il s'agissait alors de transfusions d'érythrocytes allogéniques, l'effet observé étant une diminution de la fréquence cardiaque en situation d'hypoxie. Les transfusions ont été interdites par le Comité International Olympique (CIO) en 1986.

L'EPO, elle, n'a pu être produite en quantité substantielle qu'à partir de 1983, date à laquelle le gène a été cloné. En 1989, l'EPO recombinante humaine obtenait l'AMM de la FDA dans l'insuffisance rénale. Et, un an plus tard, le CIO l'interdisait comme produit dopant…

L'EPO + les transfusions


L'association des deux techniques est maintenant bien connue, grâce à des témoignages d'athlètes et à la confiscation d'agendas. En basse saison, l'athlète se traite à l'EPO. Après un mois, son sang est prélevé, stocké avec des agents cryoprotecteurs, et réinjecté avant l'épreuve.

En termes de performance, ce type de protocole permet d'améliorer la captation et le transport de l'oxygène de 5 à 10%. Pour fixer les idées, une étude publiée en 1987 dans le Journal de l'American Medical Association indiquait un gain de 1 minute sur un 10 000 mètres pour six athlètes masculin, « traités » par 400 mL de globules rouges autologues avant l'épreuve [2].

Avec l'EPO, les effets sont du même ordre - des augmentations comprises entre 7 et 9% de la VO2 max ont été rapportées - et se prolongent au moins trois semaines après la dernière injection. Les auteurs notent que des micro-doses d'EPO, évidemment beaucoup plus difficiles à détecter, donnent des résultats équivalents, pour peu qu'on les associe à des injections IV de fer.

Les risques

Les transfusions aussi bien que l'EPO vont augmenter l'hématocrite, à moins que le volume plasmatique ne soit ajusté en conséquence. Dans la population générale, un risque cardiovasculaire est documenté lorsque l'hématocrite dépasse 0,46. Dans une population d'athlète, ce seuil n'est pas validé. Comme le remarquent les auteurs, « un certain nombre de décès suspects ont été rapportés parmi les cyclistes, mais nous n'avons pas trouvé de véritable analyse du risque CV et du dopage sanguin dans la littérature ».

A cela s'ajoutent les risques liés aux transfusions elles-mêmes, en dehors d'un contexte hospitalier, et, pour l'EPO, des effets secondaires à type d'HTA.


Le dopage sanguin est difficile à prouver


En ce qui concerne le dépistage, des tests de détection urinaire de l'EPO ont été introduits aux JO d'été de l'an 2000. Il ne faut cependant pas en surestimer les performances, quand les microdoses d'EPO ne laissent une fenêtre de détection que de 12 à 18 heures.

S'agissant des transfusions autologues, la situation est encore plus simple : il n'existe aucun test direct de détection.

Face à cette situation, plusieurs fédérations sportives ont énoncé, en 1996, un seuil limite pour l'hématocrite et l'hémoglobine. La manœuvre était habile, puisqu'un athlète dépassant ces limites supérieures n'était pas accusé de dopage, mais « suspendu transitoirement pour raisons de santé »…

Ces seuils ont été revus plusieurs fois. Ils sont actuellement, pour l'hématocrite et l'hémoglobine, de 0,50 et 17 g/100 mL chez les hommes, et 0,47 et 16 g/ 100 mL chez les femmes.

On note que des analyses suédoises et finlandaises, effectuées dans les années 90 chez des skieurs de fond, indique une élévation de l'hémoglobine de l'ordre de 1 g / 100 mL dans le courant de la décennie, avec des valeurs culminant aux alentours de 20 g / 100 mL, dans les deux sexes, soit plus que ce qui est observé chez des montagnards pur jus.

Le Passeport Biologique de l'Athlète


Les seuils comportant nécessairement une part d'arbitraire, l'approche a, depuis, été affinée, avec l'introduction du Passeport Biologique de l'Athlète (PBA). L'idée consiste à suivre régulièrement les paramètres hématologiques individuels, pour détecter une anomalie, chaque athlète étant son propre témoin.

Comme l'expliquent les auteurs, « même si l'on ne peut pas identifier des érythrocytes autologues, ou des stimulants de l'érythropoïèse après quelque temps, les effets hématologiques sont presque immédiatement évidents, et peuvent durer de quelques jours à plusieurs semaines. Par exemple, lorsque de l'EPO est administrée, l'hémoglobine, l'hématocrite, le récepteur soluble à la transferrine, et le pourcentage de réticulocytes augmentent, alors que le niveau de ferritine diminue. En enregistrant les paramètres hématologiques régulièrement, et en analysant les données selon la théorie des probabilités bayésienne, il est possible de déterminer si des changements sont de nature physiologique ou non ».

La World Anti Doping Agency (WADA) recommande de suivre les paramètres suivants dans le « passeport » de chaque athlète : hématocrite, hémoglobine, taux et nombre absolu de réticulocytes, volume globulaire moyen (MCV), teneur corpusculaire moyenne en hémoglobine (MCH), et concentration corpusculaire moyenne en hémoglobine (MCHC).

Concrètement, depuis 2009, des athlètes peuvent être exclus sur la base des données de leur PBA, si toutefois l'interprétation de ces données fait l'unanimité d'un comité d'experts. « L'exercice physique, la régularité de l'entrainement, la période de l'année, la déshydratation, l'altitude, peuvent affecter les paramètres hématologiques et conduire à des faux positifs », rappellent les auteurs. « Même si le protocole PBA prend en compte ces facteurs, l'addition d'un panel d'experts minimise ce risque ».

Une épidémiologie suggestive


Un certain nombre de modèles statistiques dérivés du PBA, et un peu moins spécifiques, ont permis d'aboutir à des résultats épidémiologiques étonnants.

Par exemple, lors des championnats mondiaux de ski nordique de 2001, 50% des athlètes qui avaient remporté une médaille présentaient un profil sanguin hautement anormal. Des 4èmes aux 10èmes places, cette proportion restait de 33%. Parmi les compétiteurs ayant fini les épreuves, elle n'était que de 3%.

Amusant aussi, dans des données couvrant la période fin 90-2007, la chute de l'hémoglobine constatée en 2002-2003 chez les skieurs de fond, alors même que le test EPO était généralisé, et que la Fédération Internationale de Ski annonçait le renforcement de son programme anti-dopage.

Ou encore cette distribution géographique : à la fin des années 90, le taux d'analyses anormales était deux fois plus élevé en Flandres que le taux moyen de tous les laboratoires mondiaux accrédités par la WADA.

L'obus a une longueur d'avance sur la cuirasse


« Les données de la littérature indiquent que le dopage sanguin est un phénomène d'ampleur considérable », estiment les auteurs. « De fait, les récentes révélations dans le cyclisme soulignent cette conclusion déplaisante », ajoutent-ils dans une probable allusion à Lance Armstrong.

Le diagnostic est sans appel : « Clairement, le savoir-faire en matière de dopage dépasse de beaucoup les stratégies permettant actuellement une détection fiable ».

Dans ces conditions, les auteurs prônent « des tests plus systématiques », « l'amélioration constante des outils diagnostics » et « la recherche de nouveaux tests anti-dopage ». Sont également mentionnées la nécessité de « l'autodiscipline » chez les athlètes, et leur « éducation ». La financiarisation du sport, qui a explosé dans les mêmes années que le dopage, n'est, elle, pas évoquée.

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