Danger du bisphénol A : verdict confirmé par l'Anses

Vincent Bargoin

Auteurs et déclarations

9 avril 2013

Danger du Bisphénol A: verdict confirmé par l'Anses

Un rapport de l'Anses souligne un risque lié au bisphénol A pour le développement de la glande mammaire chez les enfants à naître des mères exposées. Problème : il n'existe pas de substitut en vue.
9 avril 2013

Paris, France - L'Agence nationale de sécurité sanitaire, alimentation, environnement, travail (Anses) vient de publier son rapport sur les risques sanitaires liés au bisphénol A. Il est accompagné d'un état des lieux sur les alternatives au bisphénol A, d'une évaluation des dangers d'autres composés de la famille des bisphénols, et d'un rapport sur les incertitudes concernant les perturbateurs endocriniens.

L'évaluation du bisphénol A ne peut en effet s'abstraire du contexte d'une multiplication des perturbateurs endocriniens dans l'environnement. « Nous avons tenu compte du paysage sanitaire pointé par l'OMS, c'est-à-dire l'émergence de pathologies en rapport avec ces perturbateurs », souligne ainsi Dominique Gombert (Directeur de l'évaluation des risques à l'Anses).

En substance, « l'avis publié ce jour confirme les effets sanitaires du bisphénol A pointé par l'Agence en septembre 2011, en particulier pour la femme enceinte au regard des risques potentiels pour l'enfant à naître », indique le rapport.

La nouveauté de la nouvelle évaluation est qu'elle prend en compte une estimation des expositions non seulement alimentaires, mais aussi par inhalation et par voie cutanée (papier thermique, notamment).

L'exposition alimentaire

Environ 80% de l'exposition au bisphénol A est d'origine alimentaire (84% chez la femme enceinte). Cette exposition alimentaire est elle-même liée pour moitié aux produits conditionnés en boîtes de conserve. Certaines viandes, abats et charcuterie sont également source de bisphénol A (17% de l'exposition), 1 à 3% de l'exposition alimentaire provenant des produits de la mer.

Enfin, plus inquiétant, l'Agence signale dans son rapport que 25 à 30% de l'exposition alimentaire total provient d'une « contamination diffuse, dont l'origine n'est pas identifiée ».

S'agissant de l'eau de boisson, le conditionnement en bombonnes en polycarbonate est considéré comme « une source significative d'exposition », et pourrait « ajoutée aux autres expositions, entrainer un risque « additionnel » pour l'enfant à naitre de la femme enceinte exposée ».

Dans l'eau du robinet, en revanche, « nous n'avons rien trouvé » indique Dominique Gombert.


Formellement, le risque est démontré chez l'animal, et seulement fortement suspecté chez l'homme, à partir de la caractérisation des expositions. Le rapport parle d'ailleurs de « risque potentiel pour l'enfant à naître des femmes enceintes exposées », et qualifie « le niveau de confiance » de « modéré au regard de l'état actuel des connaissances et des incertitudes ».

Quel suivi épidémiologique ?

Interrogé par Medscape France, le Pr Gérard Lafargues (Endocrinologue, Directeur scientifique adjoint de l'Anses) indique que l'Institut de Veille Sanitaire met en place une cohorte prospective. Pour le moment en effet, on ne dispose que d'études cas-témoins. « Des études longitudinales et prospectives sont nécessaires », souligne le Pr Lafargues.

S'agissant de la mise en évidence d'effets cliniques, aucun délai ne peut être précisé. Mais les cohortes mères-enfants ont déjà permis une « métrologie de l'exposition ».


On note que si le risque ne pourra être démontré chez l'homme que par un suivi épidémiologique adéquat, la nature du risque, ou au moins, de l'un des risques, est bien identifié. Il s'agit d'une modification de la structure de la glande mammaire, qui pourrait favoriser un développement tumoral ultérieur. Ce risque concernerait les deux sexes.

Chez l'enfant à naître, toujours, des effets sur le cerveau et le comportement, l'appareil reproducteur féminin, et le métabolisme et l'obésité, ont également été envisagés, mais ils semblent correspondre à des doses internes de bisphénol A plus élevées. L'effet sur la glande mammaire interviendrait, lui, pour des doses plus faibles encore.

Doses pouvant provoquer des effets critiques selon l'appareil


Appareil
Etude
Voie d'exposition
Dose interne seuil de l'effet critique (µg/kg/j)
Cerveau et comportement
Xu et coll. 2010
Orale
0,005
Appareil reproducteur féminin
Rubin et coll. 2001
Orale
0,01
Métabolisme et obésité
Miyawaki et coll. 2007
Orale
0,009
Glande mammaire
Moral et coll. 2008
Orale
0,0025

Réflexion sur la mission publique d'évaluation


Une limitation évidente des conclusions de l'Anses est qu'elles ne portent que sur les femmes enceintes. « Les lacunes dans les connaissances relatives à d'autres populations sensibles, notamment les jeunes enfants, n'ont pas permis à l'Agence de mener à bien l'évaluation des risques pour ces populations », indique le rapport.

Consciente de ces limitations, l'Agence recommande d'ailleurs « d'acquérir des données scientifiques nouvelles sur la toxicité du bisphénol A, en particulier pour les populations les plus sensibles, et de mieux caractériser les expositions ».

Sur le plan méthodologique, elle recommande de revoir la pertinence des valeurs toxicologiques de référence lorsque la tranche d'âge vulnérable n'est pas connue, et d'intégrer systématiquement une analyse interdisciplinaire des incertitudes dans l'évaluation des risques. Il est en effet toujours beaucoup plus facile d'écarter, ou au moins de minimiser un risque pour qui n'est pas de la spécialité.

En clair, tout montre aujourd'hui que le dispositif public d'évaluation doit être renforcé.

Qui paye l'évaluation ?

Dans la question de l'évaluation des risques, on trouve une question d'initiative (qui décide que tel risque doit maintenant être évalué ?), une question de moyens (quelles sources d'information sont retenues, en fonction de quels critères ?). Mais on trouve aussi une question de financement : qui paye l'évaluation proprement dite, le suivi épidémiologique, et éventuellement, le dédommagement des dommages avérés ?

Car évidemment, au-delà même de la question du lobbying industriel et des conflits d'intérêts, le financement des travaux peut vite devenir en soi un facteur limitant.

Medscape France a posé la question à Dominique Gombert S'agissant du bisphénol A, le financement de l'évaluation et du suivi repose pour le moment entièrement sur les capacités publiques. « Les industriels ont été auditionnés, et ne sont intervenus à aucun autre stade », souligne Dominique Gombert.

Plus généralement cependant, la question du coût de ces démarches est bel et bien posée - surtout si, comme il faut le craindre, les évaluations doivent se multiplier. La question avait d'ailleurs déjà été soulevée par l'Anses à propos des OGM, et des résultats de Gilles Séralini : « un élément important du dossier », note Dominique Gombert, qui souligne l'importance de pouvoir dépasser le cadre et les données strictement académiques.

« Aux Etats-Unis, l'évaluation repose sur le National Toxicology Program », qui est en fait un budget dans lequel peuvent piocher les agences désireuses d'évaluer telle ou telle question de santé publique. « Pour la seule évaluation du bisphénol A, les américains disposent de 35 millions de dollars », indique Dominique Gombert.


Pour le moment, une loi protégeant les consommateurs, mais pas de substitut


Même si les connaissances restent minces, celles dont on dispose suffisent à justifier la loi de novembre 2012, votée à la suite de l'avis rendu par l'Anses en septembre 2011, et visant « la suspension de la fabrication, de l'importation, de l'exportation et de la mise sur le marché de tout conditionnement à vocation alimentaire contenant du bisphénol A ».

« Cette loi permettra de réduire considérablement l'exposition alimentaire des femmes enceintes », estime Dominique Gombert.

L'Agence rappelle d'ailleurs la pertinence, pour le consommateur, des recommandations émises dans ses avis précédents.

Enfin, s'agissant des substituts au bisphénol A, l'Agence, maniant la double négation « n'encourage pas à utiliser d'autres bisphénols ». En effet, comme on en sait encore moins sur ces molécules que sur le bisphénol A, les autoriser reviendrait à repartir pour des années d'incertitude.

D'une manière générale, les industriels semblent peu diserts sur les alternatives. « On a très peu d'information sur les substituts au bisphénol A », déplore le Pr Lafargues. Mais d'après certaines données, « les aliments acides poseraient des problèmes ». Toutefois, « clairement, la balle est dans le camp des industriels ».

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