Benzodiazépines : le risque accru de démence confirmé

Vincent Richeux

Auteurs et déclarations

1er octobre 2012

Benzodiazépines, démence, Alzheimer, Bégaud

Publiée dans le British Médical Journal, l'étude de l'équipe du Pr Bégaud rapporte une hausse du risque de développer une démence de près de 50% chez les personnes âgées exposées aux benzodiazépines.
1er octobre 2012

Bordeaux, France - Un an après avoir été en partie révélés par divers médias pour alerter sur une possible association entre la maladie d'Alzheimer et la consommation d'anxiolytiques, les résultats de l'étude de l'équipe du Pr Bernard Begaud, de l'Inserm de Bordeaux, ont été publiés dans le British Medical Journal[1]. Ils montrent bien un risque significatif accru de près de 50% de développer une démence chez les personnes âgées de plus de 65 ans consommant des benzodiazépines.

La polémique qui a suivi la parution dans la presse de résultats préliminaires, fin 2011, « n'a pas affecté la publication de l'étude », a assuré, auprès de Medscape France, le Pr Begaud. Alors qu'il était reproché au médecin d'avoir évoqué son étude sans même que celle-ci ne soit publiée, remettant en question la crédibilité des résultats, une publication dans une revue renommée représente pour l'équipe un soulagement, affirme-t-il.

Les résultats, divulgués dans un premier temps dans une édition alarmiste du mensuel Sciences et Avenir d'octobre 2011, étaient « parcellaires », selon le pharmacologue, qui parle d' « une fuite » de données, présentées initialement dans un document accompagnant une demande de financement. Alors que ces premiers résultats annonçaient une majoration du risque de démence de 20 à 30%, l'étude après analyse rapporte finalement un risque d'environ 50%. L'étude étant épidémiologique, elle ne permet pas d'affirmer un lien de causalité.

L'analyse principale a porté sur un échantillon de 1 063 personnes âgées de 78 ans en moyenne, suivies pendant 15 ans, sans symptômes de démence en début de suivi et qui n'avaient pas consommées de benzodiazépines avant la cinquième année du suivi. Ces personnes étaient issues de la cohorte Paquid, une cohorte qui a inclus, entre 1987 et 1989, 3 777 sujets âgés de 65 ans et plus, vivant à domicile dans les départements de Gironde et de Dordogne.

253 cas de démence


Sur les 1 063 personnes, 95 ont consommé des benzodiazépines à partir de la cinquième année. Après 15 ans de suivi, 253 cas de démence ont été confirmés. La proportion de patient ayant développé une démence était de 32% chez ceux qui consommaient des benzodiazépines, contre 23% des patients contrôles. L'incidence chez les personnes exposées était de 4,8 personnes sur 100 par an, contre 3,.2 personnes sur 100 chez celles qui n'étaient pas exposées.

Une étude cas-témoins sur 1 633 individus présentant une démence et 1 810 sans symptômes de démence, issus de la cohorte initiale Paquid, a confirmé la tendance observée dans l'étude principale, quelle que soit la durée de l'exposition aux benzodiazépines, qui varient de trois à cinq ans pour les utilisateurs récents à plus de 10 ans pour les utilisateurs ayant toujours pris des benzodiazépines pendant toute la durée du suivi.

«Nous restons sereins par rapport aux résultats annoncés, tant il est peu probable que cette association ne soit pas vraie », affirme le Pr Begaud. « Pendant un an et demi, les tests ont été vérifiés, diverses hypothèses ont été évoquées et nous sommes toujours tombés sur un résultat significatif. Je n'ai jamais vu quelque chose d'aussi stable », assure-t-il.

Les troubles du sommeil pouvant être symptomatique du développement d'une démence, la question s'est posée de savoir si la prescription de benzodiazépines pour soulager le patient n'a pas biaisé l'étude. « Même s'il est toujours difficile d'éliminer ce biais protopathique, l'étude a été conçue pour s'en protéger au maximum », souligne le Pr Bégaud, notamment en respectant une période d'observation de cinq ans.

Une situation « anormale » en France


Cette nouvelle étude, très attendue, vient donc confirmer les résultats de quatre autres études antérieures qui rapportaient une association entre benzodiazépines et démence. Parmi elles, l'étude d'une équipe britannique de l'université de Cardiff s'était fait remarquer, lors de sa publication en octobre 2011, en montrant, sur une cohorte de 1 134 hommes suivis pendant 22 ans, un risque de démence 3,5 fois plus élevé chez ceux ayant consommés des benzodiazépines.

Selon le pharmacologue, la qualité de l'étude de l'Inserm s'appuie sur une « forte puissance statistique », mais aussi sur la fiabilité de la cohorte Paquid, qui a inclus une population représentative d'hommes et de femmes suivis à domicile. « Pendant tout le suivi, ils ont reçu la visite régulière de neuropsychiatres, qui ont effectué toute une batterie de tests afin de détecter l'apparition d'une éventuelle démence et vérifier la nature des médicaments absorbés ».

Le spécialiste appelle désormais les pouvoirs publics à réagir, soulignant la situation anormale observée en France où « la durée de prescription moyenne de benzodiazépines est de cinq ans, alors que les recommandations avancent une durée comprise entre deux à quatre semaines ». Une situation d'autant plus contestable que « les benzodiazépines sont moins efficaces au bout de quelques semaines et peuvent même à long terme aggraver les troubles du sommeil », ajoute-t-il.

Il ne s'agit pas non plus de bannir « ces molécules utiles pour traiter l'insomnie et l'anxiété », avec un risque de « laisser la place à des neuroleptiques plus chers et potentiellement dangereux », mais de « limiter les prescriptions à quelques semaines et de contrôler [leur] utilisation ». Il est également nécessaire de mieux informer les patients, notamment sur l'évolution normale du sommeil, qui devient plus léger et entrecoupé avec l'âge, rappelle le spécialiste.

La semaine dernière, la Haute autorité de santé (HAS) a lancé une nouvelle campagne de sensibilisation auprès des professionnels de santé et du grand public afin de modérer l'utilisation de somnifères chez les personnes âgées [2], donnant ainsi l'impression d'anticiper une publication imminente des résultats de l'étude de l'équipe de Bordeaux. Selon elle, près d'un tiers des personnes de plus de 65 ans consomment des somnifères de manière chronique, et dans plus d'un cas sur deux, ces traitements ne seraient pas indiqués.

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