Le devenir des enfants traumatisés crâniens à long terme

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

30 avril 2012

Enfants victimes d'un traumatisme crânien : les séquelles à l'âge adulte. JNLF 2012.

Les adolescents et les adultes victimes d'un traumatisme crânien pendant l'enfance présentent souvent des séquelles neuropsychologiques appelées « handicaps invisibles ».
30 avril 2012

Nice, France - Lors d'un atelier pratique des Journées de Neurologie de Langue Française 2012, le Dr Mathilde Chevignard (Service de rééducation des pathologies neurologiques acquises de l'enfant, hôpitaux de Saint-Maurice) a fait le point sur le devenir à long terme des enfants traumatisés crâniens [1].

Le traumatisme crânien de l'enfant est fréquent. Il est l'une des principales causes de handicap et de décès à cette période de la vie. Il représente un tiers des décès pédiatriques et il est la première cause de mortalité chez les moins de 15 ans. 

Une des particularités du traumatisme crânien chez l'enfant est que les troubles cognitifs et comportementaux liés à la lésion peuvent n'apparaître ou ne devenir pleinement évidents qu'après un long délai, lorsque la charge cognitive et les attentes de l'environnement augmentent.

« Contrairement aux idées reçues, il est difficile de prévoir les séquelles à long terme après un traumatisme crânien survenu dans l'enfance, d'autant plus que l'enfant est jeune et qu'il a de faibles acquis. L'atteinte peut passer inaperçue tant que les fonctions ne sont pas censées être acquises », a souligné la spécialiste de médecine physique et de réadapatation.

Un pronostic plus mauvais chez l'enfant

« Il est ancré dans les esprits que le pronostic après une lésion cérébrale est meilleur chez l'enfant que chez l'adulte. C'est vrai pour les lésions focales de petite taille. En revanche, pour des lésions diffuses, qui sont, par exemple, la règle après un traumatisme crânien sévère ou une irradiation cérébrale, ce n'est pas vrai du tout. C'est plutôt pire que chez l'adulte [2] [3] », a indiqué le Dr Chevignard.

Une réalité confirmée par les données in vitro et les études animales qui montrent que les aires cérébrales immatures ou en cours de maturation sont plus vulnérables à une agression cérébrale que les aires déjà matures [4].

« Suite à une lésion aiguë, nous allons observer une perte de capacité acquise mais surtout, beaucoup plus à distance, certaines fonctions que l'enfant devrait acquérir ne vont pas se mettre en place au moment attendu et parfois pas du tout. Le risque est vraiment un risque à très long terme de retentissement sur les capacités d'apprentissage à distance », a expliqué l'intervenante.

En revanche, le pronostic vital est meilleur chez l'enfant. Après un traumatisme crânien sévère, la mortalité est de 20% chez l'enfant vs 50% chez l'adulte.

Concernant, les troubles moteurs, comme chez l'adulte, ils évoluent plus favorablement que les troubles cognitifs. Mais, il semblerait qu'ils évoluent plus rapidement et plus favorablement que ceux de l'adulte.

A l'inverse, sur le versant des troubles cognitifs, les déficits cognitifs sont plutôt plus sévères chez l'enfant, surtout si les lésions sont diffuses et que l'enfant est jeune.

« Toutes les études montrent la même chose, plus l'enfant est jeune, plus les séquelles sont graves. Or, comme ils récupèrent souvent mieux que les adultes sur le plan moteur, ils ont d'autant plus souvent ce fameux « handicap invisible » qui va poser beaucoup de problèmes notamment à l'école ou les enseignants peuvent avoir beaucoup de difficultés à penser que l'enfant ne fait vraiment pas exprès de ne pas écouter et de ne pas retenir ces leçons », a déploré l'oratrice.

Le handicap invisible

La notion de handicap invisible correspond à des altérations cognitives, psychiques et /ou sensorielles qui modifient le comportement et la personnalité du blessé (humeur instable, apathie, irritabilité, perte de motivation…).


De nombreuses séquelles cognitives

Les séquelles cognitives sont multiples. Après traumatisme crânien sévère, une perte d'une quinzaine de points de QI est observée, en moyenne, chez l'enfant. Des résultats récents montrent que 10 ans après un traumatisme sévère survenu chez des enfants de 2 à 7 ans, le QI est de 18 à 26 points inférieurs par rapport au groupe contrôle [5].

Parallèlement, les autres fonctions cognitives : la mémoire à long terme, à court terme, de travail, et prospective sont également altérées. Enfin, les troubles de l'attention, sont mal évalués et souvent sous-estimés alors qu'ils sont très gênants.

«  Les enfants ont souvent un ralentissement de la vitesse de traitement de l'information qui va beaucoup les gêner en classe et des troubles des fonctions exécutives. Plus récemment, nous nous sommes mis à étudier la cognition sociale qui est également altérée », a précisé le Dr Chevignard.

La gravité des séquelles cognitives est corrélée à l'ampleur du traumatisme crânien.

Une forte atteinte comportementale

Les troubles de comportement chez l'adulte victime d'un traumatisme crânien sont bien connus. Ils surviennent après que les fonctions de cognition sociale et de jugement moral aient maturé et ils engendrent plutôt une désinhibition, et de l'impulsivité.

Chez les enfants traumatisés crâniens, dans certains cas, les fonctions de cognition sociale et de jugement moral ne maturent pas. Cette immaturité engendre des difficultés importantes concernant, notamment, le jugement moral, la métacognition, le raisonnement abstrait, la capacité à changer de perspective, à prendre en compte les conséquences de ses actes pour améliorer son comportement futur, et la capacité d'empathie.

« Aussi, il est plus souvent observé un comportement pseudo-psychopatique chaotique avec des actes violents et délictueux. Par exemple, un antécédent de traumatisme crânien est extrêmement fréquent dans les populations carcérales [6]», a ajouté Mathilde Chevignard.

Des difficultés d'insertion sociale

La sévérité du traumatisme en lien avec les troubles cognitifs et comportementaux induisent des difficultés à l'école et, plus tard, d'insertion dans la vie active.

Les enfants qui ont été victimes d'un traumatisme crânien pendant l'enfance ont des difficultés au niveau de la compétence sociale, du comportement, de la santé mentale (troubles anxio-dépressifs), de la scolarité, des études supérieures, des diplômes obtenus, de la qualité de vie et de l'insertion professionnelle. [7] [8] [9]

Des études prospectives montrent que 5 ans après l'accident, plus de la moitié des enfants qui ont eu un traumatisme crânien sévère ont pour plus la moitié redoublé et/ou ont des aménagements scolaires [10] [11,] [12].

Enfin, plus récemment, une étude a montré que des enfants qui avaient eu un traumatisme crânien entre 6 et 12 ans avaient obtenu le bac 3 fois moins souvent que la population générale, ils avaient 2,3 fois moins de diplômes universitaires, ils étaient 1,7 fois plus souvent au chômage et lorsqu'ils travaillaient, ils avaient 2,1 fois moins d'emplois qualifiés. En outre, ils avaient 2 fois plus de troubles anxio-dépressifs et une qualité de vie altérée (60% des traumatisés crâniens sévères avaient une qualité de vie limite ou faible) [1] [3].

Intervenir sur le long terme et en lien avec la famille

Il est indispensable de prévoir un suivi multidisciplinaire organisé et spécifique à très long terme après un traumatisme crânien de l'enfant, associant notamment de la rééducation et des adaptations scolaires.

« Les besoins peuvent évoluer de façon imprévisible, ce qui implique de suivre ces enfants à très long terme. Il ne faut pas arrêter la prise en charge à 15 ans. Il faut organiser le relais enfant-adulte car c'est le moment où les victimes de traumatisme crânien doivent trouver une formation professionnelle, devenir autonome. C'est le moment où ils ont besoin d'être consolidés et celui où les problèmes sont généralement importants.

La sévérité du traumatisme crânien est le principal facteur prédictif des troubles après un traumatisme crânien. Cependant, d'autres paramètres ont aussi leur importance comme le niveau socio-économique ou le fonctionnement familial.

« C'est pourquoi, il est important de prendre en charge l'enfant et la famille. Plusieurs revues de la littérature récentes ont montré que les prises en charge cognitivo-comportementales avec les familles apportaient des résultats intéressants », a souligné le Dr Chevignard.

Le Dr Mathilde Chevignard n'a pas déclaré de liens d'intérêts en rapport avec le sujet.

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