Le DSM-V et la question du deuil: où tracer la ligne entre tristesse et dépression ?

Megan Brooks

Auteurs et déclarations

27 février 2012

La présence du deuil dans le futur DSM-V critiquée par des éditorialistes du Lancet

Les symptômes dépressifs du deuil, aujourd'hui exclus du diagnostic de dépression, devraient être réintégrés dans le manuel psychiatrique DSM-V en 2013. Le Lancet s'insurge.
27 février 2012

Philadelphie, Etats-Unis - Jusqu'en 1980, date de la publication du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders III (DSM III), le manuel de référence des psychiatres version 3, la souffrance d'une personne ayant subi un deuil n'était pas considérée comme pathologique, comme une dépression.

Dans le DSM-IV (1994), les symptômes dépressifs sont considérés comme normaux chez des personnes récemment endeuillées s'ils ne persistent pas au-delà de 2 mois.

Dans le DSM-V, à paraître en mai 2013, le groupe de travail de l'American Psychiatry Association (APA) prévoit que le deuil ne soit plus considéré comme « une exception».

Dans un dossier du Lancet intitulé : « Le deuil mal classé en maladie psychiatrique », un éditorial signé du journal, s'inquiète de voir, bientôt, le deuil considéré comme « un état pathologique » [1].

Un avis partagé par les Drs Jerome C. Wakefield (New York University, New York) et Michael B. First (Columbia University, New York), auteurs d'un article paru dans World Psychiatry début février : « L'exclusion du deuil de la dépression majeure du DSM-IV est valide et devrait figurer également dans le DSM-V » [2].

Si l'exception du deuil est retirée, les auteurs new Yorkais s'inquiètent que « des millions de gens avec des symptômes dépressifs passagers soient incorrectement diagnostiqués comme ayant un trouble mental ».

Parallèlement, ils indiquent que les preuves scientifiques pour retirer l'exception du deuil ne sont pas solides.

Symptômes dépressifs du deuil : état normal ou pathologique ?

D'après l'éditorial du Lancet, ne pas exclure le deuil du diagnostic de dépression majeure « signifie que ressentir une tristesse profonde, une perte, faire des insomnies, pleurer, avoir du mal à se concentrer, être fatigué et ne pas avoir d'appétit pendant plus de deux semaines après le décès de la personne aimée pourrait être diagnostiqué comme une dépression et non par comme une réaction normale de deuil. »

Dans un autre article du dossier du journal, le Dr Arthur Kleinman, professeur d'anthropologie médicale à l'université de Harvard (Boston, Etats-Unis) partage son expérience du deuil de sa femme en mars 2011. Il note qu'il a fallu 6 mois avant que la tristesse devienne moins aiguë et que près d'un an après, il se sent « parfois triste » et qu'il sent toujours qu'une partie de lui est partie. Il s'interroge : « Y a-t-il quelque chose de mal (ou pathologique) à cela ? ».

« Médicaliser le deuil, de telle façon que les antidépresseurs soient prescrits en routine, par exemple, n'est pas seulement dangereusement simpliste mais ce n'est pas validé. Il n'existe pas de fondement scientifique pour traiter les personnes récemment endeuillées par des antidépresseurs », insiste la revue.

Interrogé par l'édition internationale de Medscape, le Président de l'American Psychiatry Association, le Dr John M. Oldham, appelle à la prudence : « La dernière chose que je souhaite, en tant que Président de l'APA, ou que veut l'APA, est que soit diagnostiqué comme malade quelqu'un qui ne l'est pas. Nous ne soutenons pas cela et cela ne nous intéresse pas. La « notion » que nous sommes en train de « médicaliser » le monde ou que nous ayons une motivation à augmenter le nombre [de gens dépressifs] est fausse ».

L'APA et les critiques se rejoignent sur l'intérêt d'une intervention ciblée

Pour la rédaction du Lancet, bien que le deuil soit souvent associé à des problèmes physiques et mentaux, les interventions médicales devraient être ciblées à ceux qui sont à haut risque de développer un trouble ou à ceux qui développent un deuil pathologique ou une dépression, plutôt qu'à tous : « Parfois, lorsqu'un deuil devient pathologique ou qu'une dépression se développe, un traitement peut s'avérer nécessaire, mais la plupart des gens qui perdent quelqu'un qu'ils aiment n'ont pas besoin du traitement d'un psychiatre ou d'un autre médecin. Les médecins devraient offrir, aux personnes endeuillées,  du temps, de la compassion, et de l'empathie plutôt que des médicaments. »

C'est aussi le point de vue du Dr Oldham : « Quand nous disons que nous recommandons de retirer l'exclusion du deuil du diagnostic de dépression, les gens ont interprété que cela signifiait que toutes les personnes qui perdent leur partenaire seront diagnostiquées comme dépressives. Ce n'est pas le cas du tout. Toutes les personnes qui subissent beaucoup de stress ou qui traversent une période difficile ne sont pas nécessairement diagnostiquées comme dépressives. »

Il ajoute : « Même si vous répondez aux critères de dépression, cela ne signifie pas que vous allez être traité. Cela signifie juste que vous aurez peut-être une conversation sur ce point avec votre médecin et que vous consentirez peut-être à être suivi plus fréquemment pendant une période au cours de laquelle il faudra être vigilant sur l'évolution des choses. Rien n'est automatique, il y a beaucoup d'options. »

L'important est « que nous voulons que les gens qui en ont besoin reçoivent le traitement. »

Pourquoi l'exclusion du deuil a été retirée

Le Dr Oldham explique que la proposition d'éliminer l'exclusion du deuil du diagnostic de dépression n'a pas été prise sur un coup de tête : « Il y a eu beaucoup de discussions sérieuses sur le sujet. Personne n'a eu d'emblée une vision très claire. Il n'y a pas eu un consensus immédiat. C'est quelque chose de sensible et qui nécessite une réflexion prudente, nous le reconnaissons. »

Il précise que tout stress intense (perte du conjoint, perte de sa maison après un tsunami ou un tremblement de terre, perte brutale et inattendue de son emploi) peut déclencher une dépression chez des personnes à risque. Et de fait, cela n'a pas de sens de faire la distinction entre des stress et des malheurs d'égale intensité quelle que soit leur origine (décès d'une personne ou perte matérielle).

Sa principale crainte est que des personnes déprimées ne soient pas prises en charge correctement, endeuillées ou non.

Cet article a été originalement publié sur Medscape.com le 16 février 2012; adapté par Aude Lecrubier.

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....