POINT DE VUE

Les dangers de la dépigmentation volontaire, Pr D. M. Thierno

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

4 janvier 2012

Les risques de la dépigmentation volontaire de la peau par dermocorticoïdes. Pr Thierno

Le Pr Dieng Mame Thierno recommande aux femmes de ne pas avoir recours à la dépigmentation volontaire de la peau qui peut nuire gravement à la santé.
4 janvier 2012

Le point de vue du Pr Dieng Mame Thierno

Le 16 novembre dernier, l'Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé (Afssaps) et la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DGCCRF)ont mis en garde sur les risques liés à la pratique de dépigmentation volontaire de la peau[1]. L'occasion pour l'Afssaps de lancer une campagne d'information auprès du public.

Lors des Journées Dermatologiques de Paris, le Pr Dieng Mame Thierno (Service de dermatologie, UCAD, Dakar, Sénégal) est revenu sur ce phénomène dangereux.

Quelle est l'ampleur du phénomène de dépigmentation volontaire?

La dépigmentation artificielle est devenue un véritable phénomène de société. En Afrique, le teint clair est considéré comme un critère de beauté et le signe d'une certaine aisance sociale. C'est pourquoi de nombreuses femmes noires cherchent à se dépigmenter. Le phénomène a pris une ampleur considérable au cours des 30 dernières années.

Quelles en sont les conséquences ?

A côté des complications esthétiques, il existe des complications vitales, au premier rang desquelles des infections qui tuent rapidement par chocs septiques. Les infections les plus fréquentes et les plus graves sont les dermo-hypodermites bactériennes. Ce type d'infection n'existait pas il y a 30 ans en Afrique noire et elles sont désormais la première cause d'hospitalisation dans notre service de dermatologie à Dakar. Elles ne surviennent que chez les femmes qui se dépigmentent.

Parmi les autres complications mortelles, on note l'apparition de cancers, notamment de carcinomes épidermoïdes. L'utilisation prolongée d'hydroquinone et de dermocorticoïdes a été associée à la survenue de ce type de tumeurs [2]. Ces carcinomes ne se localisent que sur les zones où la préparation a été le plus intensément appliquée. Ces cancers propres aux peaux blanches ont récemment fait leur apparition sur peaux noires suite à des années de dépigmentation intense. Chez ces femmes noires, nous ne retrouvons aucun autre facteur de risque que la dépigmentation.

Moins graves sont les déconvenues esthétiques avec la non obtention de l'effet éclaircissant voulu. Certaines femmes voient leur peau devenir multicolore sur la zone où le produit a été appliqué, alors que d'autres voient apparaître des vergetures, de l'acné, ou une atrophie. Tous ces effets sont des conséquences connues des corticoïdes lorsque leur utilisation est prolongée.

Enfin, ces produits entraînent des effets non dermatologiques : altération osseuse, hypertension artérielle, diabète, complications rénales et neurologiques. Ils exposent aussi l'enfant à des risques toxiques en cas d'utilisation chez la femme enceinte ou allaitante. Or, chez nous, les femmes enceintes ont tendance à se dépigmenter de façon à avoir le teint le plus clair possible le jour du baptême de l'enfant.

Quels sont les produits les plus utilisés ?

Les produits utilisés contiennent le plus souvent des dermocorticoïdes d'activité très forte, de l'hydroquinone, ou des dérivés contenant du mercure. Ils sont présentés sous forme de crèmes, gels, laits corporels ou savons, sont appliqués sur de longues périodes et sur une grande surface de peau. Les conséquences sont locales et systémiques car ces substances passent facilement dans le sang.

Que faire ?

Il faut expliquer aux femmes les risques auxquels elles s'exposent. Pendant une longue période, il ne s'est rien passé mais je pense que nous avons atteint la durée critique au-delà de laquelle les catastrophes commencent à survenir. Il ne faut pas proposer autre chose à ces femmes. Ce serait leur faire croire qu'elles peuvent se dépigmenter. C'est une illusion. Si les noirs peuvent vivre sous le soleil, c'est parce qu'ils sont noirs !

Rappel du contexte

Face au développement des pratiques d'éclaircissement de la peau et aux risques encourus par les utilisateurs, l'Afssaps et la DGCCRF ont procédé à une campagne nationale de contrôle du marché de ces produits en 2009 et en 2010.

Les analyses effectuées sur plus de 160 produits ont mis en évidence des proportions élevées de produits non conformes à la réglementation des produits cosmétiques et dangereux pour la santé en raison de la présence de substances interdites : environ 30 % en 2009 et 40 % en 2010.

Afin de protéger la santé des utilisateurs, la DGCCRF a engagé des procédures contentieuses pour infractions aux règles de composition et/ou d'étiquetage et procédé à des retraits de produits chez les distributeurs. Une liste de ces produits est consultable sur le site de l'Afssaps. Elle comprend les produits éclaircissants identifiés en France et dans d'autres Etats membres.

L'Afssaps rappelle que les professionnels de santé doivent déclarer à l'Agence tout effet indésirable grave survenu après l'utilisation d'un produit éclaircissant de la peau comme pour tout autre produit cosmétique (www.afssaps.fr<http://www.afssaps.fr>).

Le Pr. Dieng Mame Thierno a déclaré ne pas avoir de liens d'intérêts en rapport avec ce sujet.

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....