La dépression double le risque de démence des diabétiques

Deborah Brauser

Auteurs et déclarations

8 décembre 2011

Diabète, dépression et démence étroitement liés, Diabetes and Aging Study

Une étude épidémiologique de grande taille montre que les diabétiques dépressifs ont deux fois plus de risque de développer une démence dans les 5 ans que les non-dépressifs.
8 décembre 2011

 Bethesda, Etats-Unis - Une analyse de l'étude Diabetes and Aging Study publiée en ligne dans les Archives of General Psychiatry a montré que les patients diabétiques de type 2 atteints de dépression avaient deux fois plus de risque de développer une démence dans les 5 ans comparés à ceux qui ne souffraient pas de ce trouble de l'humeur [1].

En outre, dans cette cohorte de grande taille, les diabétiques dépressifs de moins de 65 ans présentaient un risque de démence supérieur aux patients plus âgés. En revanche, les patients qui recevaient de l'insuline avaient un risque moindre par rapport à ceux qui n'en recevaient pas.

« Les cliniciens qui traitent le diabète, comme les médecins généralistes et les endocrinologues, savent déjà que certaines comorbidités et certains comportements peuvent augmenter les risques. Notre étude a montré que la dépression est une importante comorbidité qui doit être dépistée chez les patients diabétiques et traitée efficacement. Cette prise en charge pourrait diminuer le risque de développer une démence », a expliqué le Dr Wayne Katon (Department of Psychiatry and Behavioral Sciences, University of Washington Medical School, Seattle), principal auteur de l'étude, à l'édition internationale de Medscape

Le Dr Katon a indiqué que le fait que les jeunes patients soient plus affectés que les plus âgés était aussi une donnée très importante. Auparavant, des recherches avaient suggéré que les patients déprimés développaient un diabète 5 à 6 ans plus tôt que ceux qui ne l'étaient pas.

« Comme il est possible d'agir sur la dépression, de nouvelles études sont nécessaires pour évaluer si les interventions thérapeutiques pourraient diminuer le risque de démence et pour identifier les mécanismes sous-jacents à notre observation », ont précisé les auteurs.

Un risque plus élevé chez les diabétiques dépressifs de moins de 65 ans

Dans leur analyse, les auteurs ont évalué les données de 19 239 diabétiques âgés de 30 à 75 ans inclus dans registre Kaiser Permanente Northern California Diabetes (âge moyen 58,8 ans ; 51% d'hommes ; 22% de caucasiens, 19% de latino-américains, 17% d'afro-américains, 12 % d'asiatiques et 12% de philippins).

Les patients étaient considérés comme dépressifs s'ils présentaient un score d'au moins 10 au Patient Health Questionnaire 8 (PHQ-8); un diagnostic clinique fondé sur la Classification Internationale des Maladies (9ème édition) ; et/ou des prescriptions antérieures d'antidépresseurs.

Le risque de démence était estimé par un diagnostic clinique dans les 3 à 5 ans suivants l'évaluation initiale.

Les résultats ont montré que 3766 participants (19,6%) souffraient à la fois de dépression et de diabète.

Parmi ces patients, 2,1% ont présenté au moins un diagnostic de démence pendant la période de suivi contre 1% chez les patients diabétiques non dépressifs (incidence : 5,5 pour 1000 personnes-année vs 2,6 pour 1000 personnes-année, respectivement).

Après ajustement pour l'âge, le genre, et d'autres facteurs démographiques, les participants qui étaient diagnostiqués comme dépressifs à l'entrée dans l'étude avaient 2 fois plus de risque de développer une démence dans les 3 à 5 ans qui suivaient par rapport à ceux qui ne l'étaient pas (p<0,001).

En outre, les patients diabétiques et dépressifs de moins de 65 ans avaient un risque de démence plus de 4 fois supérieur aux patients plus âgés (RR=4,42, IC 95%, p<0,001).

Enfin, le risque de démence diminuait chez les patients qui recevaient de l'insuline par rapport à ceux qui n'en recevaient pas (RR=1,59, IC = 95%, p=0,005).

La survenue d'une démence avec 5 ans d'avance

« Cette étude a montré une association très intéressante que nous devons décortiquer. La relation complexe entre la dépression et le diabète a été étudiée depuis longtemps et je dirais que son origine n'est pas connue. Quand nous regardons ces études épidémiologiques complexes, nous observons une relation qui pourrait être fondamentale. Cependant, il est important de ne pas conclure trop rapidement à une relation de cause à effet. Cela pointe une direction mais ne trace pas une voie  », a commenté John Wesson Ashford, professeur de psychiatrie et de sciences comportementales (Stanford University, Palo Alto, Etats-Unis) pour l'édition internationale de Medscape.

Cependant, John Ashford, qui est également Président du comité Memory Screening Advisory Board de la foundation Alzheimer américaine (Alzheimer's Foundation of America, AFA) recommande aux cliniciens de rechercher la dépression comme facteur de risque potentiel de démence chez tous leurs patients diabétiques.

Selon lui, un doublement du risque correspond à la survenue d'une démence avec 5 ans d'avance et devrait conduire à réaliser des tests cognitifs annuels 5 ans plus tôt, plus vers 60 ans que vers 65 ans.

« Ces dépistages peuvent améliorer la qualité des soins car une démence non diagnostiquée chez un diabétique peut être un désastre du fait qu'il risque souvent d'oublier son traitement ».

A la recherche des facteurs de risques  

D'après les données, les patients atteints à la fois de dépression et de diabète avaient souvent un mauvais contrôle glycémique et prenaient moins soin d'eux sur le plan alimentaire et de l'observance thérapeutique.

Wayne Katon a donc émis l'hypothèse que le mauvais contrôle glycémique, tout comme l'augmentation des facteurs pro-inflammatoires et des taux de cortisol souvent observés dans les deux troubles, pourraient être des facteurs de risque de démence.

Aussi, partant du constat que les ajustements pour le tabagisme et l'obésité n'ont pas modifié les résultats, le psychiatre a suggéré que « c'étaient probablement les changements psychobiologiques plutôt que les composantes comportementales de la dépression » qui augmentaient le risque de démence.

Interrogé sur les limites de l'étude, le Dr Ashford a mentionné le fait que l'impact du traitement de la dépression sur le risque de développer une démence n'avait pas été évalué (la raison étant que les antidépresseurs faisaient partie des critères pour identifier la dépression). Selon lui, il est donc possible que le traitement soit un facteur de risque en soi. Mais, encore une fois, il a ajouté qu'il fallait être prudent sur les relations de cause à effet.

Des pistes de prévention primaire ?

L'insulinothérapie pourrait-elle présenter un intérêt ?

Les auteurs ont rappelé que l'insuline modulait « les niveaux de peptide bêta-amyloïde dans le cerveau » et que d'autres travaux ont suggéré que le dérèglement de la voie de la sécrétion d'insuline pouvait induire la pathophysiologie de la maladie d'Alzheimer. Ils ont aussi souligné que  l'insuline administrée par voie nasale pouvait « préserver la mémoire et les facultés cognitives générales des patients atteints d'un déficit cognitif léger ou d'un Alzheimer léger à modéré ».

Mais, le Dr Ashford a indiqué que la question de l'implication bénéfique ou délétère de l'insuline dans la production du peptide bêta-amyloïde était très débattue.

« Ce que j'entends surtout de plus en plus c'est à quel point le domaine dans son ensemble est pessimiste sur le fait de trouver un traitement à la maladie d'Alzheimer. Des milliards de dollars ont été dépensés qui n'ont mené à rien. Et cela fait 10 ans que rien de bénéfique n'a été trouvé », a souligné la Dr Ashford.

« Une des questions intéressante soulevée par ce papier est : cela signifie t-il que les patients qui souffrent à la fois de diabète et de dépression devraient être traités pour prévenir la maladie d'Alzheimer ? Il y a peu de preuves que ces traitements empêchent le développement de la maladie d'Alzheimer, donc, je répondrais par la négative ».

En revanche, des données suggèrent que les personnes qui développent une dépression devraient aussitôt recevoir des inhibiteurs de la cholinestérase. Il semble que cela procure un bénéfice à long terme sur le retardement du placement en institution et que cela ralentisse un peu le déclin cognitif. Encore une fois, des questions intéressantes ont été soulevées, » a-t-il expliqué.

Notons que les analyses de sensibilité ont montré que les résultats n'étaient pas dus à une dépression correspondant à la phase prodromique d'une démence ou aux critères utilisés pour définir la dépression.

Cet article a été originalement publié sur Medscape.com le 5 décembre 2011; adapté par Aude Lecrubier.

L'étude a été financée par le National Institute of Mental Health Services, le National Institute of Diabetes and Digestive and Kidney Disease, et par les Centers for Diabetes Translation Research. Le Dr Katon a déclaré être membre des conseils scientifiques d'Eli Lilly et Wyeth et avoir reçu des honoraires des deux compagnies, des laboratoires Pfizer et Forest. Le Dr Ashford a déclaré être partenaire de la société SBT qui commercialise le MemTrax, un test d'évaluation de la mémoire.

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