POINT DE VUE

Dengue et de chikungunya dans le sud de la France : un risque bien réel

Dr Isabelle Catala

Auteurs et déclarations

6 décembre 2011

Chikungunya et dengue en France, opinion Christian Devaux

Le Sud de la France pourrait être concerné par des maladies émergentes ou ré-émergentes, le chercheur Christian Devaux fait le point.
6 décembre 2011

Point de vue de Christian Devaux, chercheur (CNRS, Montpellier)

À l'occasion de l'inauguration du Centre d'études d'agents pathogènes et biotechnologies pour la santé (CPBS) à Montpellier, Medscape France a demandé Christian Devaux (CNRS, Université Montpellier 1 et 2, AIRD) de faire le point les risques d'émergence ou de ré-émergence infectieuses et parasitaires dans le sud de la France [1]. Dans cette région, les vecteurs du chikungunya, de la dengue, des borrélioses ou du virus West Nile ne cessent de gagner du terrain.

Medscape : Le chikungunya et la dengue concernent-ils déjà le sud de la France ?

CD : En 2006, des cas de chikungunya ont été recensés dans la région de Marseille chez des personnes qui revenaient des Comores. En Italie, la même année, un foyer de cas autochtones de chikungunya a été décelé. En France, il a fallu attendre 2010 pour que les premiers cas autochtones de chikungunya et de dengue soient décrits. En septembre 2010, deux cas de chikungunya ont été documentés à Fréjus à proximité de l'habitation d'une personne qui avait elle même été infectée lors d'un voyage à l'étranger. Le même mois, deux cas de dengue ont été diagnostiqués à Nice dans des conditions similaires à proximité de l'habitation de l'une de 173 personnes qui a déclaré la maladie en France cette année-là après avoir été contaminée à l'étranger.

En 2011, l'Institut national de veille sanitaire (InVS) a aussi signalé d'autres arbrovirus inconnus jusque-là en France métropolitaine : deux personnes ont été infectées par le virus de Toscane, un bunyaviridae transmis par un phlébotome.

Medscape :Que désigne t-on sous les termes d'émergence et de ré-émergence ?

Christian Devaux : Depuis près de 50 ans de nouvelles épidémies se déclarent de façon régulière dans le monde : virus de Marbourg en 1967, Lassa en 1969, rotavirus en 1973, Ebola en 1976, Hantaa en 1977, HTLV-1 en 1981, HIV en 1983, hépatite C en 1988, HHV8 en 1995, H5N1 en 1997, West Nile en 1999, SRAS en 2003, chikungunya en 2005 et H1N1 en 2009.

Globalement, ces exemples illustrent 4 grandes variétés de situations :

  • de nouvelles maladies dues à des virus inconnus (VIH, par exemple)

  • des pathologies étiquetées à tort par insuffisance de moyens diagnostics (cas de chikungunya confondu avec la dengue)

  • des maladies qui apparaissent dans des régions où elles étaient jusque-là inconnues (virus West Nile en 1999 aux Etats-Unis)

  • enfin, des infections animales qui ne concernaient pas l'homme (grippe aviaire).

Medscape : Comment l'écosystème influe sur l'apparition de nouvelles pathologies ?

CD : Une maladie émergente peut être en rapport avec une modification de l'écosystème, mais ce n'est pas le seul facteur en cause. La déforestation ou la pratique de la chasse des animaux de brousse conduisent l'homme à être en contact avec des virus animaux inconnus pour lui. Le passage à l'homme des virus des fièvres hémorragiques est aussi lié aux modifications de l'écosystème. Depuis 1993, en Argentine, la culture intensive de maïs dans de nouvelles régions est directement à l'origine de 240 000 cas d'infection par un arenavirus animal (virus Junin). C'est aussi la déforestation et l'urbanisation qui expliquent les ré-émergence de la fièvre jaune dans les zones urbaines d'Afrique.

Mais des mutations génétiques virales peuvent aussi être en cause en permettant une adaptation du virus à de nouvelles conditions de vie. L'épidémie de chikungunya qui a sévi en 2005-2006 dans les pays de l'Océan Indien relève de cette origine.

Medscape : Quel est le rôle des arbovirus dans l'émergence de nouvelles maladies ?

CD : Aujourd'hui, on assiste dans le monde à une globalisation des maladies induites par des arbovirus qui sont transmis par des vecteurs (moustiques, tiques, phlébotomes…). Il s'y associe en outre différents phénomènes concomitants : résistance des vecteurs aux insecticides, résistance des pathogènes transmis aux médicaments existants, explosion démographique dans certains régions du monde, urbanisation non contrôlée dans certaines régions tropicales et facilité des voyages qui contribuent à diffuser les vecteurs et les maladies dans des régions où ils n'étaient pas connus jusqu'à présent.

Medscape : La France métropolitaine est-elle concernée par les phénomènes d'émergence d'origine vectorielle ?

CD : L'Europe et la France métropolitaine ont été de longue date concernées par les maladies vectorielles. Ainsi la peste et la fièvre jaune existaient en Europe jusqu'à la fin du XVIIIeme siècle. Le paludisme était lui aussi endémique sur le continent à cette époque et même bien plus tard. Le dernier cas autochtone français date de 2006 et il est survenu en Corse. Plus récemment, la France métropolitaine a été concernée par la leishmaniose transmise par des phlébotomes à partir de chiens infectés. Des premiers cas d'infections par le virus West Nile ont, par ailleurs, été recensés dans notre pays en 1960. Plus récemment, des cas de dengue ou de chikungunya importés ont été recensés en métropole. Si le second virus était encore inconnu en Europe, il faut savoir qu'en Grèce en 1927 plus d'un million de personnes ont été infectées par le virus de la dengue. C'est donc que les vecteurs étaient présents de longue date sur le continent.

Medscape : Quels sont les risques possibles en France ?

CD : En France, Aedes albopictus, l'un des vecteurs du chikungunya et de la dengue, est présent sur les côtes méditerranéennes et en Corse depuis quelques années. Ce moustique des villes vit dans de petites collections d'eau (soucoupes de pots de fleurs, jouets d'enfants en extérieur) et au regard des évacuations des eaux pluviales. Il peut entrer en contact avec une des personnes vivant en métropole qui se rendent chaque années dans les zones d'endémie pour le chikungunya ou la dengue (2,7millions de personnes). La distribution des espèces peut évoluer et l'on sait par exemple aujourd'hui qu'Aedes albopictus gagne sans cesse du terrain et qu'il pourrait concerner l'ensemble des rives méditerranéennes de la métropole assez rapidement. Cette évolution territoriale n'a rien à voir avec un éventuel réchauffement climatique puisque le vecteur est présent dans des régions qui connaissent des hivers très froids (Chicago, par exemple), mais plus à une évolution naturelle des populations de moustiques. D'autre part, l'abondance de la population vectorielle, les co-adaptations pathogènes vecteurs qui peuvent majorer la compétence à transmettre le virus et l'introduction de nouveaux pathogènes (chikungunya par exemple) pourront influer sur le risque sanitaire. Les changements climatiques pourraient contribuer à modifier les territoires de présence de certains vecteurs, mais il faut aussi prendre en compte les modifications environnementales (utilisation d'insecticides en Camargue par exemple pour la culture du riz) et les comportements humains (gîtes à moustiques dans les jardins, passages dans des zones naturelles inhabituelles où les contacts avec les tiques sont facilités).

Medscape : En pratique, quels sont les risques pour les prochaines années?

CD : Les maladies vectorielles dues aux tiques pourraient dans les prochaines années concerner un nombre croissant de personnes vivant en métropole. Les populations animales infectées par les tiques augmentent régulièrement et les populations, du fait de nouvelles habitudes, vont plus souvent au contact de milieux naturels où elles peuvent être en contact avec ces vecteurs. Dans l'est de la France, des premiers cas d'encéphalite à tiques ont été diagnostiqués ; ils s'ajoutent aux borrélioses de Lyme et aux babésioses déjà endémiques. Le territoire géographique de la fièvre boutonneuse méditerranéenne pourrait lui aussi s'étendre.

Les maladies dues aux moustiques telles que le virus West Nile (affections fébriles, rares encéphalites), importées épisodiquement en Camargue par les oiseaux migrateurs, pourraient semanifester plus fréquemment qu'aujourd'hui. C'est aussi le cas du virus Tahyna (syndromes fébriles aigus).

Les arbovirus déclenchant des fièvres à phlébotomes (affections aiguës bénignes survenant en été), et déjà présents en Italie, seraient capables de gagner le sud de la France.

Des leishmanioses, affectant l'homme, pourraient se multiplier. La leishmaniose viscérale qui est déjà présente dans les Alpes-Maritimes autour de Marseille et dans les Cévennes pourrait concerner un nombre croissant de patients. Son pronostic lorsqu'elle n'est pas traitée ou lorsqu'elle survient chez des patients infectés par le VIH est particulièrement grave. La leishmaniose cutanée, présente dans la région méditerranéenne, plus bénigne, pourrait aussi s'étendre.

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