POINT DE VUE

Alerte sur la pénurie des anesthésiques: quelles suites ?

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

15 septembre 2011

Alerte sur la pénurie des anesthésiques: quelles suites ? Dr Jouffroy, SFAR

La mise en garde de la Société Française d'Anesthésie et de réanimation sur la pénurie des anesthésiques a été entendue par les autorités de santé. Le Dr Jouffroy, Président de la SFAR, revient sur les mesures envisagées pour faire face à cette problématique d'ordre mondiale. 15 septembre 2011

Point de vue du Dr Laurent Jouffroy

Mi-août, la SFAR (Société Française d'Anesthésie et de réanimation) a lancé une alerte sur les ruptures de stock, la pénurie, voir l'arrêt de la commercialisation de certains anesthésiques essentiels comme le thiopental (Pentothal®) [1][2]. Elle juge la situation extrêmement critique. Une veille menée par la société savante a montré que des produits indispensables et irremplaçables risquaient d'être en situation de rupture de stock en France et dans le monde entier. Après avoir rapporté les réponses officielles des Autorités de santé, Medscape France a demandé son éclairage au Dr Laurent Jouffroy, anesthésiste-réanimateur à Strasbourg et Président de la SFAR.

Medscape France : Que s'est-il passé depuis la publication de votre communiqué de presse du 18 août qui alertait sur la pénurie des anesthésiques [1] ?

Laurent Jouffroy: Nous avons écrit une lettre d'alerte au Ministre Xavier Bertrand [2]. Et en réponse le Ministre a demandé au le Directeur Général de d'Afssaps, le Pr Dominique Maraninchi d'organiser une réunion dans les plus brefs délais. La réponse a été immédiate et une réunion a été organisée dans les 10 jours.

Qu'est-il ressorti de la réunion avec l'Afssaps?

L. J. : La réunion a été très professionnelle. Tous les acteurs de l'Afssaps impliqués dans la gestion éventuelle des pénuries de médicaments étaient là et forces de propositions. Des vraies solutions ont été envisagées. La solution la plus emblématique étant la création d'un comité d'interface entre la SFAR et l'Afssaps qui devrait se réunir plusieurs fois par an. Son objectif est d'améliorer, d'une part, le système d'alertes de l'Afssaps afin qu'elles puissent redescendre sur le terrain de façon plus efficace et inversement de permettre à l'information ascendante, celle qui remonte du terrain, d'atteindre l'Afssaps. La mise en place de cette plateforme de communication entre l'Afssaps et la SFAR va permettre de fluidifier et de prévoir les difficultés auxquelles nous pourrions être exposées et auxquelles nos collègues américains notamment se sont retrouvés confrontés avec la pénurie du propofol, le produit le plus utilisé aujourd'hui en anesthésie générale.

Quels sont les moyens de pression de l'Afssaps sur les fabricants ?

L. J. : L'Afssaps a très peu de moyens de pression aujourd'hui mais une loi sur le médicament est en cours d'élaboration et nous pouvons prévoir qu'elle sera renforcée pour que les situations de pénuries de produits essentiels soient évitées au maximum.

La législation peut-elle suffire à gérer la situation d'urgence que vous avez décrite ?

L. J. : Il faut savoir qu'entre notre communiqué et la réunion de l'Afssaps, deux laboratoires ont été sollicités pour reprendre la fabrication des produits concernés et ont accepté. Une procédure d'AMM accélérée devrait être mise en place d'ici la fin de l'année afin de rendre les anesthésiques disponibles. En parallèle, d'ici la fin de l'année, l'Afssaps va gérer les approvisionnements par des achats à l'étranger. De la même façon, aux Etats-Unis, la société savante des anesthésistes réanimateurs, la FDA et le Congrès ont constitué un groupe de travail pour trouver des solutions et ne pas rencontrer de nouveaux problèmes sur les médicaments critiques.

Il semble que d'autres classes thérapeutiques soient touchées. En avez-vous entendu parler ?

L. J. : Oui. D'abord parce que, ces dernières années, nous avons été confronté à des pénuries pour des classes thérapeutiques importantes en période périopératoire comme les antalgiques, le paracétamol sous sa forme intraveineuse par exemple, ou plus récemment pour certaines héparines de bas poids moléculaire. Des médicaments de prescription quotidienne par les anesthésistes-réanimateurs même si ce ne sont pas des produits anesthésiques à proprement parler. Ensuite, car nous avons bien vu passer l'inquiétude de David Simonnet, président de l'un des 5 derniers producteurs français de principes actifs, qui expliquait dans la Tribune en juin 2011 que : « Au premier semestre 2011, l'Afssaps a lancé 31 bulletins d'alerte pour des ruptures de stocks de médicaments ou des risques de rupture de stocks. Il n'y en avait eu que 4 sur la même période de 2010 et 2 en 2009 ».

L'anesthésie est donc loin d'être la seule concernée, justifiant d'une action globale, en France mais probablement à l'échelon mondial. Aux Etats-Unis, la FDA indiquait que l'année 2010 était la pire que le pays avait connu alors que l'on se trouvait encore au mois de septembre (Traynor Am J Health-Syst Pharm2010) ! La situation est telle aux E-U que la FDA a même créé un Drug Shortage Program pour suivre cette question.

Dans quelle mesure pensez-vous que votre intervention puisse permettre d'apporter des réponses communes ?

L. J. : L'attention portée par le ministre de la santé, les propositions de l'Afssaps et l'excellente réactivité de la presse à notre communiqué du mois d'août ont permis une prise de conscience par tous les acteurs concernés. La sensibilisation de toute la chaîne, de l'industriel producteur au médecin prescripteur, peut laisser penser que les situations pourront être mieux anticipées.

Le congrès de la SFAR 2011

Le congrès de la SFAR 2011 ouvrira ses portes du 21 au 24 septembre prochain, au Palais des Congrès de Paris, Porte Maillot. Première rencontre scientifique française en anesthésie-réanimation, il accueillera plus de 5 000 médecins et plus de 1 500 infirmières réunis aux côtés de partenaires de l'industrie pour partager le contenu des fondamentaux de la spécialité, mais aussi les conférences d'actualisation, les forums techniques, les symposiums et tables rondes et les ateliers pratiques.


Rappel du communiqué de la SFAR

Dans son communiqué du 18 août, la SFAR a indiqué que les ruptures de stocks des médicaments d'anesthésie-réanimation étaient récurrentes depuis plusieurs années et s'intensifiaient [1]. La société savante a interpelé les autorités afin qu'elles trouvent une solution pour pallier ces dysfonctionnements.

Les ruptures de stocks concernent des médicaments utilisés pour réaliser des anesthésies locales, locorégionales, péridurales (dont les péridurales obstétricales), des anesthésies générales, sans omettre la gestion de la douleur, notamment dans le cadre des soins d'urgence.

Ainsi, récemment, le thiopental, un hypnotique utilisé depuis 1936, indiqué dans l'induction de l'anesthésie à séquence rapide chez les patients à l'estomac plein, mais aussi dans le traitement des traumatismes crâniens graves ou de certains états de mal épileptique, a cessé d'être commercialisé par le laboratoire américain qui approvisionnait les établissements hospitaliers français. « Or, aucun autre produit ne permet, dans les indications du thiopental, d'assurer une sécurité équivalente au patient », insiste la SFAR.

Dans son communiqué, la SFAR précise que d'autres médicaments sont concernés par le risque de rupture de stock [1].

Parmi eux, la lidocaïne adrénalinée, dont la production par le laboratoire détenteur de la marque commerciale cesse. Ce produit est utilisé pour les péridurales, notamment lors des accouchements, ou encore les anesthésies locales ou locorégionales.

Autre agent anesthésique concerné, le propofol, au prix dérisoire (moins de 1 € l'ampoule) qui a révolutionné l'anesthésie générale (utilisé dans 90 % de ces actes) et contribue à la sécurité des patients.

« Le dénominateur commun de ces ruptures de stocks semble être le faible prix des produits concernés, voire peut-être, une très faible rentabilité de leur production et de leur commercialisation », note la SFAR.

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....