Pr Jean-François Toussaint, ancien athlète et personnalité majeure dans le domaine de la prévention

Aude Lecrubier

14 octobre 2010

Paris, France — Aussi loin qu'il s'en souvienne, le Pr Jean-François Toussaint a toujours été fasciné par la notion d'adaptabilité des espèces. Une adaptation dont il est un bon exemple puisqu'il est, tour à tour, sportif de haut niveau, pionnier dans le domaine de l'imagerie fonctionnelle cardiaque, professeur de physiologie, co-fondateur et directeur de l'Institut de Recherche bioMédicale et d'Epidémiologie du Sport (IRMES). À 47 ans, il a déjà vécu quelques vies en une.

Du volley-ball à la médecine

Pr Jean-François Toussaint

Après une math sup à Louis Le Grand, Jean-François Toussaint choisit de poursuivre un cursus médical qui lui permet de concilier sport et études de haut niveau. Il est international de volley-ball et champion de France avec le club d'Asnières en 1984. En 1987, il constate ses « limites sportives » et, ayant atteint ses objectifs, arrête la compétition pour passer l'internat. Il obtient une bourse de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris et intègre le laboratoire de biologie moléculaire de Bernard Swynghedauw de qui il reste aujourd'hui très proche. Au cours de son DEA , il étudie sous la direction de Ketty Schwartz
les mécanismes de transcription in vitro
, un axe de recherche qui débouchera, par la suite, sur une meilleure compréhension des facteurs régulateurs du génome et de l'épigénétique.

De la régulation du gène, il passe à l'étude du couplage cœur-vaisseaux. Il réalise sa thèse de médecine avec Guillaume Jondeau à l'hôpital Ambroise-Paré sur l'adaptation vasculaire de l'insuffisant cardiaque. Ses recherches aboutissent à la publication d'un premier article dans le JACC.

« Se posait alors la question du déconditionnement, de ses causes et des limites de l'adaptation évaluées par la mesure des réserves fonctionnelles. La dyspnée d'effort s'expliquait-elle par un défaut de la pompe centrale, une carence de la périphérie ou par le biais d'un dialogue constant et complexe entre les deux, ce qui correspond mieux à notre vision actuelle ? », rappelle-t-il.

Repousser les limites de l'imagerie en cardiologie

Jean-François Toussaint découvre un autre domaine de haut niveau lorsqu'il part réaliser sa thèse de sciences à l'université d'Harvard, où il développe avec Valentin Fuster l'Imagerie de Résonance Magnétique Nucléaire pour la prédiction des événements cardiovasculaires aigus.

« À l'époque, nous avions déjà de très bons résultats en échographie cardiaque mais la plupart des grands indicateurs physiologiques avaient été découverts. La scintigraphie de perfusion avait également fait de belles avancées mais restait limitée dans sa résolution spatiale. Il nous semblait que l'IRM était alors l'une des techniques les plus prometteuses pour comprendre des processus complexes (tels que la torsion ventriculaire) par le biais de l'imagerie dynamique ou pour explorer la plaque d'athérome par une caractérisation tissulaire en spectroscopie », précise-t-il.

De retour en France, il réalise en 1995 un post-doc au CEA avec Denis Le Bihan (SHFJ d'Orsay, dirigé par André Syrota) et s'inscrit à l'Institut National des Sciences et des Techniques Nucléaires (INSTN) à Saclay pour se former sur l'imagerie isotopique. Il intègre le service de Michel Paillard, grand physiologiste, en charge de la médecine nucléaire à Broussais. Avec son équipe, ils mettront en place l'unité de cardiologie nucléaire et de physiologie à l'Hôpital Européen Georges-Pompidou. 

« C'était alors un projet fabuleux, une technologie de pointe mise au service du malade », indique-t-il. « Nous avions même tenté d'implanter les chambres à fils, que Georges Charpak développait alors en radiologie à St-Vincent-de-Paul, pour la détection des photons gamma. »

Objectif prévention sanitaire

Se pose alors un dilemme : le constat de ces images, aussi révélatrices qu'elles soient, suffisent-elles à inverser les déséquilibres majeurs de nos organismes et les conséquences, individuelles et sociétales, du tabagisme, d'une mauvaise alimentation ou de l'inactivité ? Ce questionnement conduit Jean-François Toussaint à se dédier à l'analyse de nos modes de vie, et notamment de notre sédentarité galopante, puis à devenir l'un des acteurs de santé publique les plus impliqués dans le domaine de la prévention.

En 2006, il préside aux États Généraux de la Prévention alors qu'il monte en parallèle le projet de l'IRMES dont il deviendra le premier directeur. L'institut inscrit ses recherches sur trois champs d'investigation principaux : la physiopathologie du sport, l'épidémiologie de la performance et la prévention sanitaire par les activités physiques ou sportives.

« L'étude de la physiopathologie des athlètes, que nous menons en parallèle à l'Institut National des Sports, de l'Expertise et de la Performance (INSEP) et au CIMS (Centre d'Investigation en Médecine du Sport) à l'Hôtel-Dieu de Paris, permet d'évaluer les difficultés inhérentes à la pratique du sport de haut niveau ; elle intègre les risques des comportement aux frontières, de la découverte des limites et des tentatives pour les repousser. En ce sens, les sportifs de haut niveau sont une avant-garde de notre humanité. Qu'il s'agisse de leur santé ou de leurs plafonds de performance, ils nous apprennent énormément sur nos épreuves à venir. La vision de la confrontation aux extrêmes est indispensable et vient compléter notre compréhension des ressources humaines par les mesures de la moyenne et de l'écart type que l'épidémiologie classique a plus souvent l'habitude d'étudier » souligne-t-il.

 
Les sportifs de haut niveau sont une avant-garde de notre humanité. Qu'il s'agisse de leur santé ou de leurs plafonds de performance, ils nous apprennent énormément sur nos épreuves à venir — Pr Toussaint
 

De ces recherches physiopathologiques et épidémiologiques à l'IRMES, découle la mise en place de grands programmes de prévention sanitaire par les activités physiques ou sportives. Jean-François Toussaint participe aux missions de prévention au sein du comité de pilotage du Programme national nutrition santé (PNNS) et du Programme national de prévention par les activités physiques ou sportives (PNAPS).

« C'est un axe essentiel, notamment sur le plan cardiovasculaire. Dans la lutte contre l'obésité, les recommandations sur l'activité physique, la dépense énergétique, le partage de l'effort et le plaisir qu'on peut en retirer font partie des axes de politique de santé publique qu'il est important de soutenir sur le long terme. Cette partie sera développée de manière encore plus importante dans le prochain PNNS 2011- 2015. Raison pour laquelle, Stéphane Diagana, l'un de nos champions les plus emblématiques de ces qualités humaines, y est nommé ambassadeur de l'activité physique » indique-t-il.

Mais en terme de prévention, le regard de Jean-François Toussaint embrasse bien au-delà des bienfaits de l'activité physique. En tant que membre du Haut Conseil de la Santé Publique, dont il préside la commission de prévention depuis 2007, il observe nos grands indicateurs de santé et évalue les objectifs fixés par la loi de 2004, dans l'ensemble des domaines sanitaires.

De la prospective au questionnement sur le devenir

En tant que membre du conseil d'administration de l'INPES (Institut National de Prévention et d'éducation pour la Santé), il participe aux missions de prospective sur la santé des Français.

« D'ici 20 ans, quels peuvent être les scénarios et les déterminants des états de santé ? Comment mettre en place, dès 2010, les réflexions, les mesures successives ou les plans qui permettront d'améliorer nos conditions d'existence, d'allonger peut-être encore notre espérance de vie, ou, au minimum, de préserver la performance de nos systèmes de santé, et de maintenir conjointement l'exigence du soin et la qualité de notre prévention ? C'est un grand domaine de prospective sur lequel je souhaite m'engager désormais, en particulier dans le cadre du prochain mandat 2011-2014 du Haut Conseil de Santé Publique » précise-t-il.

 
D'ici 20 ans, quels peuvent être les scénarios et les déterminants des états de santé ?
 

Parallèlement, l'équipe de jeunes chercheurs publie très régulièrement ses travaux sur l'évolution de la performance et les conditions biologiques, technologiques, politiques ou culturelles de la progression humaine. Ils les présentent au symposium organisé chaque automne par l'IRMES.

« C'est la principale découverte de ces deux dernières années » en souligne le directeur, lui-même auteur de quatre études qui révèlent les limites possibles de notre espèce sur la base d'une raréfaction majeure des records sportifs. « Depuis 15 ans, nous observons une stabilisation voire une régression des performances, signe d'un retour vers les limites physiologiques » précise-t-il.

 
Depuis 15 ans, nous observons une stabilisation voire une régression des performances, signe d'un retour vers les limites physiologiques.
 

Une stagnation par ailleurs observable en parallèle dans d'autres domaines.

« Si les records du monde, maxima de la physiologie humaine, semblent atteindre leurs limites, un certain nombre d'indicateurs suggère qu'il pourrait en être prochainement de même pour la biométrie : taille, poids, espérance de vie et démographie évoluent souvent en parallèle, selon le jeu des contraintes qui s'appliquent aux populations, comme le montre paradoxalement le suivi des Objectifs du Millénaire. D'autres de nos interactions avec le vivant semblent aussi concernées. Elles impliquent, par exemple, notre capacité à lutter contre d'anciennes bactéries ré-émergentes ou de nouveaux virus, notre rapport à la biodiversité et les services insoupçonnés qu'elle nous rend, l'érosion des sols où la stagnation des rendements agricoles qui vient curieusement poser la même question. Enfin la réalité de nos performances économiques et de leur croissance rejoint, dans un contexte nouveau,  l'idée de maximisation des capacités individuelles et d'optimisation de nos institutions » constate-t-il.

« Aujourd'hui, nous observons que de grands équilibres se modifient au moment même où nous arrivons, peut-être, aux limites de notre expansion phénotypique. Il est peut-être temps d'en faire le constat, ne pas craindre de le vérifier, et, s'il s'avère exact, de le faire partager aux décideurs comme au grand public. Il faut savoir nommer ses peurs ».

Dans le cadre de ces réflexions, l'IRMES organise ainsi avec le Muséum National d'Histoire Naturelle et l'Université Paris Descartes un colloque : « L'Homme s'adapte-il à lui-même ? » en présence d'Albert Fert et de Jacques Delors les 29 et 30 octobre prochains au Muséum à Paris. Cette conférence abordera les questions de nos capacités d'adaptation et de notre aptitude à évoluer encore au sein d'un milieu changeant. 

La question de l'adaptabilité occupe donc plus que jamais l'esprit de Jean-François Toussaint qui conclut l'entretien en citant Jean Fourastié. Le commissaire au plan des Trente Glorieuses relevait ainsi dans son ouvrage, Le Grand Espoir du XXe siècle, que « les valeurs qui font progresser l'humanité ne sont pas celles qui la font durer ».

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