Les schizophrènes ont aussi besoin des cardiologues

Dr Corinne Tutin

30 octobre 2007

Saint-Louis, MO, E.-U. — C'est un constat sévère que dressent John W Newcomer et Charles H Hennekens dans le JAMA[1]. « En dépit d'un risque cardiovasculaire (CV) fortement majoré, les malades mentaux américains, notamment les schizophrènes sont moins bien dépistés et moins bien traités que les autres patients, d'où une espérance de vie réduite de 25 ans chez ces sujets », déplorent-ils. « Chez ces malades, la première cause de mortalité prématurée est pourtant d'ordre CV avant le suicide ». Pour améliorer cette situation, ces experts proposent de développer la prévention primaire chez ces patients et d'adapter le système de soins, de façon à améliorer la communication entre les différents spécialistes prenant en charge ces malades.

Des malades qui fument souvent et ont un risque doublé de syndrome métabolique

En fait, les sujets souffrant de maladie mentale — schizophrénie, maladie bipolaire, dépression (5 à 10 % de la population américaine selon les auteurs) — « présentent des facteurs de risque CV modifiables bien plus nombreux que les autres patients », soulignent John Newcomer et Charles Hennekens.

De prime abord, 50 à 80 % d'entre eux continuent de fumer aux Etats-Unis alors que le pourcentage de fumeurs tourne actuellement autour de 25 % au sein de la population américaine et, bien que ces patients soient souvent couverts par le programme Medicaid, une aide au sevrage tabagique ne leur est pas toujours proposée. Ensuite, l'utilisation des antipsychotiques majore la probabilité de survenue d'un syndrome métabolique avec accroissement des phénomènes d'insulino-résistance et d'adiposité abdominale, et les antipsychotiques atypiques de dernière génération comme la clozapine (Leponex) et l'olanzapine (Zyprexa) entraînent une prise de poids notable [2].

L'étude CATIE (Clinical Antipsychotic Trials of Intervention Effectiveness), qui a porté sur 1460 patients schizophrènes de 57 centres américains, a ainsi confirmé que le risque de syndrome métabolique est doublé au sein de cette population (51,6 et 54,2 % de femmes atteintes selon les critères du NCEP et de l'AHA, et 40,9 et 42,7 % d'hommes) [3]]. Globalement, on estime que la probabilité de diabète, de dyslipidémie, d'hypertension artérielle et d'obésité est multipliée par un facteur 1,5 à 2 parmi les sujets souffrant de maladie mentale sévère [4][5].

Le dépistage et le traitement ne sont pas à la hauteur des enjeux

Par ailleurs, les sujets souffrant de maladie mentale sont insuffisamment diagnostiqués et traités.

John Newcomer et Charles Hennekens soulignent ainsi que « moins d'un tiers des patients ayant reçu un nouvel antipsychotique ont eu un dosage de la glycémie et moins de 10 % un dosage lipidique dans une étude de cohorte récente, ayant inclus 55 436 malades pris en charge par Medicaid dans 4 états américains » [6].

Quant à la prise en charge des facteurs de risque, elle reste tout aussi déficiente. A titre d'exemple, 88 % des patients schizophrènes dyslipidémiques de l'étude CATIE n'avaient reçu aucun traitement hypolipémiant, le pourcentage de non traitement s'élevant à 62,4 % en cas d'hypertension artérielle et de 30,2 % en cas de diabète [7]. Une étude ayant porté sur 313 586 diabétiques américains suivis en ambulatoire par la Veterans Health Administration a aussi révélé que l'existence d'une schizophrénie ou d'une maladie bipolaire diminue la surveillance de la maladie, par exemple sur le plan ophtalmologique ou s'agissant de la mesure de l'hémoglobine glyquée [8].

A partir de l'analyse de 88 241 patients de plus de 65 ans pris en charge par Medicare, l'étude de BG Druss et al., publiée en 2001, rapporte aussi une mortalité accrue de 19 %, un an après un infarctus du myocarde chez les sujets souffrant de maladie mentale (+34 % en cas de schizophrénie) [9]. Chez ces patients, la prise en charge cardiologique est de moins bonne qualité avec une prescription moins fréquente de médicaments (aspirine, bêtabloquants, IEC…) en prévention secondaire et un recours moins habituel à un geste de revascularisation à type d'angioplastie ou de pontage.

Développer la communication entre les psychiatres et les autres praticiens

John Newcomer et Charles Hennekens jugent indispensable de développer la collaboration entre psychiatres et cardiologues, généralistes et endocrinologues afin d'aider ces praticiens à mieux traiter les patients souffrant de maladie mentale. Mais, ils se demandent aussi si une partie des ressources allouées à la prise en charge des maladies mentales aux États-Unis ne devrait pas être redistribuée en faveur du dépistage et du suivi CV de ces patients. La participation accrue des cardiologues devrait, quoi qu'il en soit, permettre de s'attaquer au problème crucial du syndrome métabolique et de ses relations avec la prise des antipsychotiques de nouvelle génération chez ces patients. Il faut ainsi espérer que le développement de la prévention secondaire atténuera chez ces malades l'impact CV des traitements neuroleptiques.

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....