Travail en horaires décalés et risque cardiovasculaire

Dr Catherine Desmoulins

8 février 2005

Dr C Simon

Paris, France - À l'occasion des 45es Journées annuelles de nutrition et de diététique de l'Hôtel-Dieu
, le Dr Chantal Simon
(hôpital Hautepierre, Strasbourg) a fait le point sur l'état actuel des connaissances en matière d'altérations métaboliques et cardiovasculaires (CV) en horaires décalés. Aujourd'hui, environ 20 % à 25 % de la population a des horaires de travail décalés ou un travail nocturne. Ce mode de vie induit des modifications des rythmes circadiens à l'origine d'anomalies du sommeil et de la vigilance, de troubles somatiques (surtout digestifs), de modifications du métabolisme lipidique et glucidique et d'une majoration du risque CV. On dispose de très peu de données épidémiologiques sur le sujet, probablement du fait de l'intérêt encore très récent. Également parce qu'il est encore difficile de distinguer ce qui relève spécifiquement des horaires décalés et des conditions socioéconomiques souvent différentes de ces sujets.

D'après une méta-analyse [1]] de 17 études sur le travail posté, le risque de maladies CV, notamment d'accidents vasculaires cérébraux (AVC) des personnes est majoré de 40 %. Cette hausse est probablement multifactorielle alliant des facteurs de risque CV traditionnels (tabagisme, HTA, etc.), d'autres liés au stress professionnel et social induit par un travail nocturne et d'autres à mettre sur le compte de la désynchronisation des rythmes circadiens. Une importante étude finlandaise [2] qui a suivi durant plus de 15 ans une population de 500 000 personnes visait précisément à distinguer le « surrisque social » du « surrisque chronobiologique ». Elle a confirmé l'influence du niveau d'éducation et des revenus dans le risque CV et a montré que les conditions de travail peuvent expliquer 8 % des infarctus du myocarde et 18 % des AVC. Les auteurs ont inclus dans les conditions de travail le stress, les contraintes et également les horaires. Par rapport à des travailleurs diurnes, le risque d'AVC est augmenté de façon très significative (environ 20 %) alors que la mortalité toute cause n'est pas augmentée. Dans la population générale, on estime qu'environ 10 % des AVC pourraient être liés à un travail avec des horaires décalés, selon le Dr Simon.

 
On estime que 10 % des AVC pourraient être liés à un travail avec des horaires décalés.
 

Au plan des anomalies métaboliques, plusieurs études transversales ont comparé les paramètres lipidiques et glucidiques de travailleurs décalés à ceux de travailleurs diurnes [3]. On constate que le HDL-cholestérol est fréquemment plus bas et les triglycérides plus élevés chez les travailleurs nocturnes. En revanche, l'association à une éventuelle insulinorésistance, un syndrome métabolique ou un diabète, n'est pas prouvée. On peut opposer à ce résultat l'existence de difficultés à choisir l'heure du prélèvement chez un travailleur posté afin qu'il soit à jeun. Il est également possible que la découverte d'une intolérance glucidique conduise au reclassement professionnel d'où une sous-estimation du risque réel.

On ne trouve pas d'association significative avec la localisation abdominale de la graisse ou l'obésité et un travail décalé. « Concernant l'obésité et le diabète, les choses sont bien moins claires qu'avec les paramètres lipidiques puisque les résultats des différentes études sont divergents, » commente le Dr Simon. Seulement 3 études prospectives, dont 2 menées chez des infirmières, ont montré que le fait de débuter son travail la nuit était associé à un indice de masse corporelle significativement plus important.

L'augmentation du risque CV est certainement en partie lié à des facteurs individuels. Le stress, le sentiment d'insécurité, le besoin de garder une vie sociale peut modifier le comportement. Il en résulte une redistribution de la prise alimentaire avec des grignotages et une réduction de l'activité physique.

L'altération de la qualité de l'alimentation a été suggérée par les résultats d'une étude brésilienne [4] menée chez 52 chauffeurs de bus en horaires de jour ou décalés chez qui l'on dosait l'homocystéine. En tenant compte de l'âge et de la catégorie socioéconomique, les travailleurs nocturnes avaient un taux d'homocystéine doublé par rapport aux employés diurnes. Or on sait que des taux élevés sont associés à une diminution des folates et de la vitamine B12 (témoins des anomalies qualitatives) et au risque CV.

« Enfin, » a fait remarquer le Dr Simon, « il ne faut pas oublier que l'homme est diurne ! Travailler la nuit peut avoir des répercussions sur les rythmes circadiens et secondairement sur l'équilibre hormonal et métabolique. Contrairement à ce qui se passe après un vol transméridien, le travailleur posté reste soumis à des informations contradictoires. Le Dr Simon a mené plusieurs études en situations contrôlées en laboratoire afin de connaître les effets biologiques sur l'organisme d'informations conflictuelles. L'une d'elles portait sur des travailleurs de nuit permanents, occupant leurs fonctions depuis au moins deux ans et pleinement satisfaits de leur travail [5]. Elle a constaté des distorsions et adaptations partielles des rythmes du cortisol, de la mélatonine de la prolactine pouvant conduire à des troubles du sommeil et de la vigilance. Les variations nycthémérales du cortisol et de l'hormone de croissance, hormones impliquées dans la régulation du métabolisme glucosé, laisse entrevoir des altérations des rythmes de la glycémie et de l'insulinosécrétion chez les travailleurs nocturnes.

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